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mercredi 22 mai 2019

Reliefs d'une consommation culturelle (22/05/19) - "Médée" de Christa Wolf, situation d'une écrivaine de l'Est et l'erreur de Simone de Beauvoir face aux trotskystes



Médée, Christa Wolf. Pourquoi un livre ne plaît-il pas ? Pas à cause d’une vilaine édition, couverture plastifiée rose saumon et mauvaise photographie de ruines grecques. Ou d’une traduction qui gomme (comme c’est la norme aujourd’hui) la langue originelle du texte, alors qu’elle devrait l’irriguer encore dans un autre idiome (pour un palimpseste de la traduction). Non, plutôt par l’horizon d’attente, peut-être, déçu quand, en annonçant une Médée, on se retrouve face à une médée. Les « invariants du mythe » (pour reprendre la formule de Jean Rousset) faussent sans doute la donne, et pourtant on se rappelle, lu récemment, un Don Juan de Barbey d’Aurevilly splendide tout en conservant les invariants du mythe explicités par Rousset (le groupe féminin, le héros, le Mort – qui est, chez Barbey, une morte : la jeune fille…). Les personnages de Christa Wolf manquent d’étoffe. Ils se réduisent au cliché du mythe : Jason léger, Médée fatale, Glaucé naïve, Créon vaniteux. Vraiment, ne pouvait-on rien trouver d’autre ? Et cette polyphonie si prometteuse, si alléchante (le roman est sous-titré Voix), qui se réduit à une même voix (celle de l’autrice) distribuée entre plusieurs personnages, sans distinction véritable de ton, de registre, c’est-à-dire de tonalité, de timbre, de couleur, d’instrument. Le monologue unique d’Agaméda frise l’indécence des platitudes et des clichés de la passion. Un livre qui n’est pas sauvé par une lecture politique (puisque cette « actualisation » du mythe semble constituer sa majeure substance), quand Christa Wolf a eu un parcours singulier d’écrivaine d’Allemagne de l’Est qui a refusé de passer à l’Ouest alors qu’elle en avait la possibilité : quelques fois, Médée résume cette position qu’on lui a longtemps reproché (une complaisance envers un régime communiste coercitif), mais sans grande force.
Par comparaison, par exemple, une phrase rapportée par Beauvoir, dans La Force de l’âge, dans la bouche d’une trotskiste (Marie Girard) qui ne s’enflamme pas pour la Résistance, a beaucoup plus de puissance – et pourrait servir à résumer le roman – et la position – de Christa Wolf : « La défaite allemande, ce sera le triomphe de l’impérialisme anglo-américain, dit-elle. Elle reflétait l’opinion de la plupart des intellectuels trotskystes, qui se tenaient à égale distance de la Collaboration et de la Résistance ; en fait, ils redoutaient beaucoup moins l’hégémonie américaine que l’accroissement de la puissance et du prestige staliniens. » Le présent a donné tort à la suite du passage où Simone de Beauvoir résume sa propre position, ainsi que celle de Sartre : « Nous pensions que, de toute façon, ils méconnaissaient la hiérarchie des problèmes et de leur urgence : il fallait d’abord que l’Europe se nettoyât du fascisme. » (p.855, coll. La Pléiade) Non seulement l’Europe ne s’est pas « nettoyé » du fascisme, mais l’impérialisme « anglo-américain » – américain désormais – s’en est nourri pour asseoir sa domination (comme le rappelle Jean Clair dans Zoran Music à Dachau). Une domination si profonde qu’elle en est devenue invisible (illisible), qu’elle a modifié les gènes mêmes de l’infra- et de la superstructure. Un fascisme génétique qui s’est imposé et se maintient sur un discours pseudo-dialectique qui a pris naissance après la Première guerre mondiale : obliger à choisir entre le libéralisme économique ou le fascisme politique et moral. Alors que les deux options sont fondamentalement équivalentes. La seule différence est modale : le fascisme impose explicitement ses mesures liberticides, tandis que le libéralisme économique les impose implicitement. Le « libéralisme économique » (mais la formule n’est peut-être pas la plus heureuse : l’indécision lexicale – le « Capitalisme », la « Finance », etc. – imposée par notre époque est un des outils les plus efficaces pour prévenir toute résistance) est d’autant plus dangereux qu’il se pose comme l’unique garant des possibilités de libération, alors qu’il les annihile à la racine même. Ainsi la position des trotskystes pendant l’Occupation, ou de Christa Wolf, n’est pas la plus absurde. Cependant, dans les deux cas, elle ne donne pas lieu à des solutions satisfaisantes. Et ce sont bien de solutions dont nous avons besoin.

dimanche 17 février 2019

Reliefs d'une consommation culturelle, le 15 février 2019



Les Chevaux du roi de Michèle Bernstein. Fort beau titre en écho avec la chanson ancienne, reprise jusqu’à nos jours, « Aux marches du palais » (chantée par Cora Vaucaire, Piaf ou Montand et qui aurait pu figurer dans un film de Carné). En plus de souligner le jeu stratégique des amours libertines (on a voulu rapprocher le livre de Laclos, mais cela semble très exagéré). Fort bon roman, du reste, où tout le monde se retrouvera. Car qui ira le lire, sinon des gens assez instruits pour connaître son existence et son autrice, assez favorables a priori à elle et son compagnon, Guy Debord, et donc assez semblables dans leur vie et leur milieu ? On regrettera alors que Michèle Bernstein n’ait publié que deux romans en deux ans : Les Chevaux du roi paraissent en 1960, La Nuit en 1961. Elle n’a ensuite tenu qu’une chronique littéraire dans Libération à partir de 1982, ce qui a dû faire enrager son premier mari (elle épousera en seconde noce Ralph Rumney, un situationniste anglais, qui venait de divorcer de la fille de Peggy Guggenheim…, et qui épousera Florence Tacou, éditrice des Cahiers de L’Herne : même avec Bernstein et Debord nous tombons dans l’« héritage », la cooptation et le people…). Romans écrits donc à moins de trente ans, qui sont un peu plus que des jeux littéraires. L’esprit et la lettre situationnistes, telle qu’ils s’expriment à travers ce couple alors intellectuellement indissociable, transparaissent à tout instant. Déjà dans le détournement de ces romans d’une jeunesse bourgeoise, blasée et décadente, où le mauvais esprit s’étale en axiomes plus ou moins ciselés (« Quelle tare, avoir de l’énergie ! »), mais plus encore par les activités des personnages : boire, se lever tard, aimer librement, marcher beaucoup, fréquenter les milieux artistiques parisiens en cherchant à y déceler ce qu’il y a de plus dissident (Debord finira tout de même par comprendre que rien n’y peut être dissident), parler jusqu’à tomber d’avoir trop bu. À l’aube. Françoise Sagan, plus que de modèle à détourner, sert de prétexte : même si Bernstein a voulu limiter le plus possible son intrigue à un farniente amoureux, elle n’a pas pu s’empêcher, à la fois de citer les répliques cultes de Debord (« Il pense les choses qui sont derrière les choses », « De quoi t’occupes-tu au juste ? De la réification », etc.), et de mentionner les activités situationnistes (le scandale dans un musée hollandais). Même quand un personnage secondaire (Bertrand) cite un livre, c’est encore une référence qui accompagnera Debord jusqu’au bout : Balthazar Gracian. Les exergues sont un vrai petit bréviaire des références debordiennes – ou plutôt faudrait-il écrire debordo-bernstiennes : Cardinal de Retz, Lénine, Racine (pensons au dernier Debord qui professe le retour au classicisme le plus austère comme seule issue à une société du spectacle qui nous alimente de sucreries culturelles). Tout est là. Jusqu’aux défauts de l’arrogance (la fin pourrait paraître ambiguë, mais elle ne l’est évidemment pas), d’une fascination des paillettes du monde artistique le plus en vue qui se maquille en mépris. On se projette aisément, avec quelques transcriptions, dans la galerie des anthropométries d’Yves Klein où Georges Mathieu lui donne la réplique sur la grande question de l’Art.
Mais au-delà de tout cela qui est peut-être connu, ce n’est pas tant le rapport à Sagan qui frappe, que celui à Beauvoir. Dans les mémoires, mais aussi dans L’Invitée. Le trio formé avec Carole rappelle celui de Sartre, Beauvoir et Olga. La position de la femme est aussi très similaire dans les deux cas : Beauvoir et Bernstein relatent, brillamment, par le truchement d’un récit, leurs jeux relationnels avec leur compagnon. Deux femmes qui ont été rejetées dans l’ombre, et si Beauvoir, par l’actualité éditoriale (mais aussi thématique, avec les féministes du genre), tend à prendre aujourd’hui plus d’importance que Sartre, Bernstein, elle, est restée en retrait. Deux courts récits – et quelques chroniques (mais combien ? Sur quoi?), ne lui conféreront jamais l’éclat que lui prêtait par exemple Rumney qui en fait une influence majeure pour Debord, ce qui n’est pas douteux. Même dans la fiction, on peut la trouver un peu trop soumise aux caprices et aux volontés de son mari. « Mari »… car il faut rappeler que si Beauvoir et Sartre ne se sont jamais mariés (alors même que cela aurait pu les aider dans leur jeunesse professorale, comme le relate Beauvoir), Debord n’a pas reculé devant, pas un, mais deux mariages, et s’il était très jeune pour le premier, c’était un homme mûr pour le second (il faudra revenir un jour sur Alice Becker-Ho). Drôle d’intransigeance. On pourrait continuer à comparer fructueusement les œuvres et les situations de Beauvoir et de Bernstein : l’âge auquel elles ont publié leur roman, l’insouciance de l’avant-guerre pour Beauvoir, celle des Trente glorieuses pour Bernstein, leur style (il est cependant probable que Bernstein ait eu connaissance du livre de Beauvoir, et qu’elle s’en soit inspirée pour son propre roman). Et si on découvre dans Tous les chevaux du roi une romancière de talent, on y découvre aussi, en ombre chinoise, un Debord jeune, humain, et même trop humain. Tout en se gardant bien, bien sûr, de juger qui que ce soit à travers une fiction qui reste une fiction. Car si Debord et ses amis sont critiquables, laissons à Apostolidès le soin de régler des comptes personnels, et à Schiffler (qui rappelle, d’un certain point de vue, le pauvre Hector Hobalk s’attaquant à Andy Warhol) celui d’écrire le plus insipide, le plus superficiel, et donc le plus mauvais des pamphlets contre Debord (mais pouvait-on attendre davantage d’un bourgeois capable d’intituler son premier livre Métaphysique du frimeur?). Et si Régis Debray s’y est mieux pris (http://regisdebray.com/pages/pdf/debord.pdf), il ne faut tout de même pas oublier ce qu’apporte Debord aujourd’hui non seulement à la compréhension d’une société complexe, mais aussi aux possibilités de mieux vivre dans cette société.

mercredi 13 février 2019

Reliefs des consommations culturelles, le 11 février 2019

Beauvoir toujours, La Force de l’âge, toujours aussi lumineux. L’écriture des randonnées, pendant la période rouennaise. Pages nombreuses, généreuses, saisissantes sur la marche (que la petite collection de Mercure de France, Le goût de…, sur ce thème, ne semble pas avoir reprises).
On rencontre, au fil des pages, Génica Athanasiou (mais plus Artaud pour l’instant), Sylvia Bataille, mais pas son mari, avec cette précision enrichissante qu’elle apparaît, pour Beauvoir, comme une vedette auréolée de paillettes. Il faut imaginer Georges Bataille, loin de l’angoisse de Le Bleu du ciel ou de L’Expérience intérieure (ouvrage de guerre cependant, il faut le rappeler), loin de la folie fière qui le poursuit depuis l’abandon sous les bombes de son père aveugle et paraplégique, traînant sur les tournages de Jean Renoir et sous les feux de la rampe (il apparaît en curé, au côté d’Henri Cartier-Bresson, dans Une partie de campagne de 1936), aussi bien que dans les salons de Jacques Lacan (qui épousera Sylvia en 1953). Ce trio fait l’objet d’un récit de Bataille, dans L’Impossible, intitulé sympathiquement « Histoire de rats » (1947). Ces « rats » faisant référence à Freud, mais aussi à Proust qui faisait piquer, selon un rituel pervers, des « rats » qui symboliseraient ses parents (selon George D. Painter).
Simone de Beauvoir signale aussi les crimes de la Cagoule, dont l’assassinat des frères Rosselli, fondateurs du mouvement antifasciste « Justice et Liberté », qui, pour nous, évoque les larmes d’une petite fille de sept ans, Amelia Rosselli, qui perd ainsi son père et commence une vie qui s’achèvera par une défenestration à Rome, soixante ans plus tard.
Grâce à ses connaissances, Sartre finit par publier La Nausée (qu’il voulait intituler Melancholia en référence à Dürer – un titre plus juste sans doute, mais Sartre est prêt à corriger ce qu’on lui demande pour être publié), quoiqu’on lui reproche l’aspect caricatural du personnage de l’autodidacte (qui frappa même un lecteur de seize ou dix-sept ans).
On reproche à Sartre de n’être pas un écrivain. On lui reproche aussi, parfois, de n’être pas un philosophe. Il faut être bien infatué et inconsistant pour colporter de telles vilenies.
Chez Beauvoir (mais chez Sartre aussi), l’importance du personnage paraît exagérée. Tout se construit sur la réalité de certains de ces personnages à partir desquels le monde est vécu, appréhendé (Hemingway leur sert de parangon). L’exigence phénoménologique de l’existentialisme se manifeste avec une foi démesurée dans la littérature (puisque c’est l’art par excellence pour Beauvoir et Sartre). Pour le dire autrement, c’est l’humain qui est au centre du monde, même si cet humain est incomplet, traversé d’absurdité, en lutte constante (si l’existence est un humanisme, c’est un humanisme angoissé, inquiet – mélancolique, à entendre selon Dürer, donc, mais aussi selon les lettres du Tasse était mélancolique). Les pages à propos de L’Invitée concentrent l’expression de cette foi dans le personnage. Vision datée (mais quoi ne l’est pas?) quand nous voudrions davantage exprimer des agencements dans lesquels le personnage n’aurait pas plus d’importance qu’un lieu, une date, ou même un objet du décor ?
Beaucoup de perles, dont cette citation impromptue, reprise dans le film La Classe Américaine : Le Grand détournement d’Hazanavicius et Mézerette (1993), dont je croyais qu’elle était issue : « La locomotive de ma passion roule sur les rails de votre indifférence » (p.584) Recherche rapide et infructueuse sur Internet (penser à demander aux Guichets du Savoir de la bibliothèque de Lyon).

Pour écouter Don Giovanni, je lance la version filmée de Losey. Les dessins spectaculaires du générique me retiennent devant l’écran. Et plus encore la citation de Gramsci, que je relis attentivement. « Il vecchio muore, il nuovo non può nascere e in questo interregno si verificano i fenomeni morbosi più svariati. » (L’ancien meurt, le nouveau ne peut naître et dans cet interrègne se vérifient les phénomènes morbides les plus variés). On aura commenté beaucoup cet exergue. Comme, par ailleurs, je feuillette Conjurer la peur, essai sur la force politique des images de Patrick Boucheron sur Sienne en 1338, à partir des fresques des Lorenzetti, et que j’y lis, en substance, que Sienne était engagé dans un déclin, « irrémédiablement », je pense que c’est notre époque qui conjure sa propre peur de son propre déclin en l’annonçant sans cesse, en l’analysant aussi bien chez elle-même que chez les autres (l’étude du déclin de Venise est une science à part entière, et il ne serait pas étonnant que certains le fassent remonter aux temps mêmes où Venise n’était qu’un marécage : comme si on découvrait que toute naissance était vouée à une mort – ou qu’on pouvait faire chauffer de l’eau…). Mais, par le choix de cette citation, Losey exprime une plus riche épaisseur (tant dans l’historicisme imposé par l’auteur marxiste, que par la symbolique du choix de cet auteur, ou encore par le choix de cet auteur pour ouvrir un opéra de Mozart, et plus encore pour le Don Giovanni, etc.). L’ouverture de Mozart (mais il est toujours dommage de ne pas donner à Lorenzo da Ponte toute la place qui lui revient) mélange l’angoisse la plus métaphysique (ou, pour rester dans l’esprit de Beauvoir, « existentielle ») et la joie la plus aiguë. Rappelle par là celle de Tannhaüser. Il est difficile d’apprécier d’autres versions du Don Giovanni quand on connaît celle de Losey. Ingmar Bergman, avec La flûte enchantée (1975), n’a pas eu autant de bonheur, ni même le suprême Tarkovsky avec Boris Godunov (1983). Enfin, comme dans Eva, Losey parvient à filmer Venise, ce qui est un exploit.