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samedi 22 décembre 2018

Reliefs d'une consommation culturelle (cinématographique), le 22 décembre 2018

Pi de Darren Aronofsky. Sans doute l’exaltation, puissante longtemps, s’est éventée, depuis la première fois (non pas tout de suite à la sortie du film en 1998, mais un ou deux ans plus tard), jusqu’à cet article publié en 2013 (rédigé 7 ou 8 ans plus tôt) dans la revue Ligne de fuite (http://www.lignes-de-fuite.net/article.php3?id_article=190), mais en aucun l’admiration pour ce film sublime, efficace dans sa narration, dans son rythme et sa musique, dans la surexposition de l’image (un des plus beaux noir et blanc du cinéma), dans son intelligence.

Été japonais : double suicide de Nagasi Oshima (1967). Au-delà du Pink cinema, appartient à cette vague internationale de films des années 60 sur le thème de la révolution traité par une pure rhétorique cinématographique. Comme Prima della revoluzione de Bertolucci (1964), La Chinoise de Godard (1967), le Voyage à Niklashausen de Fassbinder (1970). En l’occurrence me plaît bien moins que Sex Jack de Woji Wakamatsu (1970) qui est une pure merveille. Par ses moyens de production proprement industriels (et fondamentalement capitalistes, de la même manière que chacun de nous naît de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovocyte), le cinéma est condamné à échouer dans l’agitation révolutionnaire. Même les expériences-limite de Debord (et avant lui d’Isidore Isou) sont voués à l’échec : c’est l’ennui. On ne peut pas faire éclater le cadre de l’intérieur. En cinéma, et sans doute en politique. Double aveuglement de la situation cinématographique.

À cause de cette réplique modifiée de la Bête (quand Jeanne-Marie Leprince de Beaumont écrit : « Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. » et que Jean Marais, lui, répond : « Non, il n’y a ici de maître que vous. »), j’ai regardé de nouveau l’adaptation de Cocteau (1946). Si Josette Day est splendide (pas Jean Marais), l’ensemble demeure médiocre. Je ne comprends pas l’enthousiasme que suscite Cocteau et je le mets sur le compte de sa célébrité, c’est-à-dire de sa longue et lente ascension parmi les vedettes culturelles de son époque (Proust, Gide, Picasso…). Plus mystérieux encore est l’admiration que lui portent les Situationnistes, et je le mets, cette fois, sur le compte, peu glorieux, de l’arrivisme : c’est grâce à Cocteau qu’ils émergèrent de l’ombre. Du reste, malgré toute leur pureté idéologique, c’est bien à Cannes qu’ils le rencontrèrent ! De Proust à Debord, voilà bien une perspective amusante. Mais ni Orphée ni La Bête et la Bête ne m’apparaissent comme des chefs-d’oeuvre. Bien meilleur Marcel Carné (que les Situationnistes admiraient aussi). Mais leur opposition à la Nouvelle Vague, et à Godard en particulier, aussi intéressante puisse-t-elle apparaître, est largement tributaire d’une concurrence mesquine d’une jeunesse qui cherche à s’afficher, la première, à la Une. Si la rupture n’eut pu qu’advenir, il n’y a même pas eu l’étape du rapprochement. C’est le côté antipathique de Debord : une vanité ridicule dans sa jeunesse.

mercredi 19 décembre 2018

Reliefs de la consommation culturelle, le 19 décembre 2018

Dans son adaptation de La Belle et la Bête, Jean Cocteau a ce drôle de réflexe de changer « maîtresse » en « maître » dans cette pourtant très belle réplique de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont : « Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. » Jean Marais, lui, répond : « Non, il n’y a ici de maître que vous. » Et pourquoi donc ?
Du reste, il n’y a bien que les femmes qu’on prive de leurs prénoms, qu’on remplace par un titre qui signale infailliblement la condescendance : Madame de La Fayette, Madame de Villeneuve, Madame Leprince de Beaumont, Madame de Sévigné ou encore Madame de Staël. Qui sait que ces écrivaines et autrices s’appellent Marie-Madeleine, Gabrielle-Suzanne, Jeanne-Marie, Marie de Rabutin-Chantal ?
Ce n’est qu’un symptôme parmi d’autres, beaucoup plus lourds (par exemple, des femmes de service me disent que les machines sont réservées à leurs collègues masculins, alors qu’elles pourraient très bien les manipuler : qui donne voix à ces gens?).

Chatterton. Il y a quelque chose d’obscène dans le fait d’écrire une telle pièce. Impudeur. Comme une complaisance à exposer son intimité. À s’y vautrer. La scène de l’abnégation est cependant très belle. Le reste est sale d’une certaine manière. La fierté de Vigny a quelque chose de puéril. Même si son anglophilie est agréable.

Saint-John Perse, à partir de l’émission de Jean-Noël Jeanneney, Concordance des temps (Christophe Charle aurait-il intitulé son livre, Discordance des temps, en hommage à Jeanneney?). La beauté de la poésie de Saint-John Perse tranche avec le ridicule du personnage : sa manière de parler, sa suffisance, sa tiédeur politique, son conservatisme (qu’il reste attaché aux colonies est exécrable). Le discours du Nobel propose cependant un dépassement du courant majeur de la tradition occidentale : la poésie comme manière d’être-au-monde, de com-prendre le monde, de naître avec lui. Même si dans l’air du temps depuis Nietzsche – ou plutôt mis en valeur depuis lui (on le convoque ici comme jalon et symptôme) : le Nobel entérine un état de fait, plus qu’il n’aménage des voies nouvelles. Cette manière poétique d’être-au-monde (il faudrait trouver une meilleure formule que ce mot composé) a toujours coexisté avec une manière plus « scientifique » d’être-au-monde, même si, à partir de Platon (et certainement avant lui, déjà (on n’oserait pas proposer la sédentarisation)), elle est minoritaire (qu’on pense aux Présocratiques ; hypothèses ou intuitions avancées prudemment). Dans son cours au Collège de France de l’année dernière, intitulé « La composition des collectifs : formes d’hybridation », Philippe Descola nomme cette manière occidentale « naturaliste », qui coexistent avec 3 autres « ontologies » (« totémisme », « animisme » « analogisme »), l’intérêt subsistant, on l’aura compris, dans leur compénétration.