samedi 12 janvier 2019

Reliefs d'une consommation culturelle, le 10 janvier 2019


Les Destinées de Vigny. « La mort du loup ». Ce qu’on ne pouvait lire au lycée : le récit paraissait contraire (le paraît encore, dans une large mesure) à la poésie. La mort édifiante du loup avait quelque chose de trop spectaculaire, et par suite de trop facile. C’est toujours le cas. Malgré son héroïsme inutile (sympathique parce qu’inutile – bientôt dandy). Cette morale, qui hésite entre la révolte et le stoïcisme, qui se teinte d’une nuance assez originale de fait, entre en opposition avec les lamentations de Chatterton et avec ses larmoiements. « Le loup » date de 1838 (même s’il est daté de 1843), Chatterton de 1835. Contradiction qui est plus une richesse qu’une incohérence.

La séquestrée de Poitiers, d’André Gide. Les chroniques judiciaires de Gide sont peu lues, et même peu connues je crois. Drôle de retournement dans ce livre presque policier : alors qu’on condamnerait unanimement la famille de Mélanie Bastian pour l’avoir maintenue dans un tel état de dégradation (à plus de cinquante ans, considérée comme malade mentale, elle vivait nue, dans ses déjections, la fenêtre condamnée), le récit nous invite à relativiser notre premier élan pour considérer la possibilité qu’une telle situation n’a finalement rien de criminel, ou ne l’est pas nécessairement. C’est, du reste, ce qu’a jugé la cours de Poitiers. La « schizophrénie » de Mélanie Bastian (j’emploie le terme faute de mieux) offre, pendant les interrogatoires, des réponses d’un mécanisme passionnant, que Gide ne prend cependant pas la peine de retranscrire entièrement, et qu’il balaye comme n’ayant pas de sens. Dommage. La mort de sa mère, octogénaire, en prison parce qu’emprisonnée (nous dirions aujourd’hui « en garde à vue ») ne semble émouvoir personne (peut-être à cause de son caractère et de ce qu’elle a accepté de laisser faire). Il me semble cependant que c’est choquant.

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Récit de courtisane, typique du XIXe siècle. Comme un film de genre qu’on irait voir au cinéma pour se reposer. Un peu trop facile quand même. Et puis le père avait une tout autre envergure : ses sacrifices pour couvrir la campagne des Mille de Garibaldi reste un épisode qu’on ne rappelle pas assez par exemple. On comprendra pourquoi.

En cherchant un texte sérieux sur Aliénor d’Aquitaine, on tombe sur des livres d’Yvan Gorbi et de Michel Onfray. Par curiosité : La force du sexe faible. Contre-histoire de la Révolution française. Avec toutes ses bêtises, son agressivité, ses saillies de congestionné, ouvrir un livre de Michel Onfray est difficile. Sa tête ultra-médiatique est rebutante. Il nourrit plus que ceux qu’il critique le système qu’il critique. Et puis il y a sa violence, toujours très moche. Cet essai commence – c’était immanquable – par une diatribe. Contre Robespierre. Et, à partir de lui, contre Badiou, Zizek (qui a écrit – je l’ignorais – cette phrase : « Notre tâche aujourd’hui est de réinventer une terreur émancipatrice. » qui rappelle celle, bien meilleure, bien plus franche, bien plus profonde, de Guy Debord dans Potlatch : « Ce qui manque à tous ces Messieurs, c’est la Terreur ! »), un tas de morts plus ou moins connus, et bientôt tous les Arrageois qui se sont prononcés pour la création d’un musée Robespierre dans leur ville (un musée n’est pas – ou ne devrait pas l’être – nécessairement un encensement et une glorification : la musée de la Guerre à Ypres l’illustre à merveille), qui sais-je encore… Peu importe le propos de départ, tout le monde peut se prendre une salve au passage. Loin, très loin le temps de Théorie du corps amoureux où le propos n’était pas bouffi de haine grasse. Les émissions de cet été sur Jésus, interceptées au hasard des routes estivales en voiture, avaient quelque chose de comique dans ces raccourcis dont le seul raccord était l’exécration. Dommage : un peu d’humilité et plus de bienveillance auraient rendu, sinon son œuvre, du moins son action favorable. Les prises de position dans des débats érudits (ici l’implication de Robespierre dans les exactions révolutionnaires à Nantes) se fondent toujours sur des lectures hâtives d’archives qu’il présente invariablement comme « imparables », et dont il ne donne presque jamais les références précises. Il conclue à partir de dates de discours ou de lettres, et y revoie par phatèmes son lectorat (« Allez lire, vous verrez! »). Il frôle la mauvaise foi dans sa démarche, et, plus qu’autre chose, c’est déjà fatigant. On n’est à l’opposé d’un François Furet ou d’une Mona Ozouf, qui sont pourtant ses références. Les notices, enfin, sont maladroites, par cette suite assommante d’informations factuelles qui, en l’état, sont inutilisables par les néophytes.

À lire : Varlam Chalamov.

jeudi 3 janvier 2019

Reliefs d'une consommation culturelle, le 3 janvier 2019

Pages splendides, encore, de Jacques Brosse sur Merlin et Viviane (nous ne reprenons pas ici les notes très précises de l’auteur :
« Ce personnage énigmatique apparaît, à la lumière de travaux récents comme un « homme des bois », lié même au « culte des arbres ». Barde et devin, Merlin avait vaillamment combattu les envahisseurs barbares de a Bretagne aux côtés du roi Arthur, à qui il avait conseillé l’institution de la chevalerie et de la Table Ronde, mais, devenu fou à la mort de ses frères et las surtout de la société des hommes, il se retira dans la forêt de Brocéliande, d’où il ne sortait que pour faire de sombres prédictions sur ce monde en proie au mal. Ce mal, il ne le connaissait que trop bien, lui que l’on disait né d’une vierge et du Diable, mais en lui il l’avait vaincu du jour où il avait rencontré la fée Viviane. Volontairement, après lui avoir enseigné tout ce qu’il savait et transmis ses pouvoirs, il se soumit à elle tout entier, au point de se laisser enfermer dans une « maison de verre » au fond des bois. Selon Jean Markale, cette maison de verre « est un monde clos au milieu des bois et enfermant dans ses murailles invisibles un Autre Monde qui est un verger. C’est dans ce verger que la dyade, c’est-à-dire l’union sacrée du dieu-frère et de la déesse-sœur, trouve son accomplissement. Retirés du monde parce que vivant un amour absolu qui, par nature, les retranche de la société, Merlin et Viviane se suffisent à eux-mêmes. Ils reconstituent la situation primordiale d’Adam et Eve avant le péché, c’est-à-dire avant la prise de conscience du monde extérieur. » Autrement dit, se retirant d’un univers humain profané dont la décadence est irrémédiable, Merlin et Viviane retournent ensemble à l’origine, à l’état de nature, dans ce verger où « maîtres des végétaux et des animaux », ils règnent, protégeant ce qui peut être sauve-gardé et, devenus invisibles, préparant la renaissance du sacré. Leur histoire ne nous est connue que par des récits confus et souvent contradictoires, mais où se reflètent cependant d’antiques croyances celtiques et même pré-celtiques, sinon pré-historiques, ce qui explique l’embarras des écrivains médiévau qui n’en comprenaient plus la signification, et aussi la difficulté pour les celtisants de démêler un écheveau embrouillé à plaisir. Mais ici nous n’avons à en retenir que deux éléments essentiels, le lien très étroit qui rattache Merlin aux arbres et le rôle qu’il joue dans les forêts, celui d’un initié, druide, magicien, prophète et chaman, retiré au sein du « Jardin de Liesse », le verger originel qui est clairement un nementon. Merlin suit l’exemple des saints ermites, venus comme lui des îles britanniques et qui, eux aussi descendants des druides, les imitaient. »

Retour sur le poème de Ronsard, dont Jacques Brosse cite deux strophes, et quAnselm Jappe dans La société autophage reprend entièrement (et il y a quelque chose de profondément réconfortant et prometteur dans cette citation complète d’un poème renaissant dans un livre socio-politique de critique radicale) :

Contre les bucherons de la forêt de Gastine

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Toujours nouveaux emprunts sur nouveaux interest
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que toujours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras )
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de detresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus le Soleil d’Esté ne rompra la lumière.
Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son Flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout devienda muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vielle forest, le jouet de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le cœur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devin amoureux de sa neuvaine trope
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vielle forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui brulez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoitre
Les biens receus de vous , peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelque fois de blé sera couvert.
La matière demeure, et la forme se perd.

Reliefs de la consommation culturelle, le 30 janvier 2018

Il est impossible d’évoquer tous les produits culturels qui nous occupent l’attention, volontairement ou non, autant qu’en dire quelques mots, qui seraient comme l’ébauche d’une analyse critique, ou celle de leur « appropriation » (une partie du processus d’appropriation qui ne peut être que complexe, dans le sens de la pensée complexe, et holiste).

Aimé Césaire. Le blâme est toujours plus simple que l’éloge. Rien de plus grand qu’Aimé Césaire. Dire cela n’est rien dire. Discours sur le colonialisme, Cahier d’un retour au pays natal, Laminaire.

Ils parcourent l’Europe de Claude Bouheret. En plus de rappels précieux (les chers Nazaréens, Keats et Shelley au pied de la pyramide, les époux Browning, Théophile Gautier à Moscou…), des découvertes saisissantes : Mary Wortley Montagu, Elizabeth Craven, Margaret Power, Astolphe de Custine.

Par curiosité, parcourir les vidéos culturelles (c’est-à-dire littéraires, artistiques et historiques) sur Youtube, puisqu’il paraît que c’est le premier média du monde occidental. Peu de choses, somme toute, en français, surtout comparé à la profusion des contenus en langue anglaise. Une chaîne d’histoire parmi d’autre, au hasard, avec un documentaire d’une heure sur Clovis (le premier d’une série qui mène jusqu’à Napoléon III). Il date de 2017 mais semble d’un autre âge : reconstitutions avec décors et costumes à bas prix, montages visuels animés à partir de manuscrits, de gravures ou de tableaux, musique emphatique. Ridicule. Rien n’a changé depuis quinze ou vingt ans ? Dans un sens, c’est rassurant de voir que malgré les années qui nous ont propulsé dans le futur (Akira se passe en 2019 – dont les prospectives fascisantes en démocratie se révèlent d’une terrible justesse), nous sommes toujours dans le passé. Le propos non plus n’a pas changé : Mérovée, le roi mythique, qui a pour fils Childéric dont on conserve l’anneau qui le désigne comme roi, Clovis et Clothilde, le vase de Soissons (parabole assez pauvre de la politique mérovingienne), le baptême, les lois saliques. Drôle de sensation de faire émerger une époque profonde, où tout cela avait déjà été raconté. Mais quand ? En primaire ? Au collège ? Le récit d’une identité nationale. Les Grecs étaient autant impressionnés par les mythes de l’Iliade et de l’Odyssée, et, pendant des siècles, l’histoire romaine imprimait les esprits. Il est doux de raconter toutes ces histoires aux enfants : mieux que les fadaises de Walt Disney, les histoires (aussi précaires puissent-elle être – et ce sont même ces approximations d’une réalité qui en font tout le prix) de l’Histoire nous accompagnent jusque dans les rues quotidiennes.

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Parodie de l’autre. Un sarcasme virulent qui la réduit à un pamphlet. Qui affirme donc son impossibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? La grande Olympe de Gouges n’avait pas d’illusions sur l’espèce humaine, et encore moins sur l’ordre patriarcal. Sa virulence désabusée a quelque chose de sadien, et, d’une certaine manière, donnera Cioran. Le dessin de Catel, dans le roman graphique qui porte son nom, aux éditions Casterman (le scénario est de José-Louis Bocquet), maintenant que j’y repense, lui prête cette acerbité dans le sourire. Une face corrosive, assez éloignée du propos (des paroles qu’elle tient), qui traduit bien la tonalité de ce texte : « Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? », « rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. »

Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji, aux très belles éditions Allia. Rappelle fort Voyage au bout de la nuit de Céline. Parce que Takiji, comme Céline, puisent chez Barbusse. Céline se fera antisémite, Takiji mourra à trente ans, en 1933, torturé par la police.

Émission « La Compagnie des auteurs » (Mathieu Garrigou-Lagrange). Peu importe l’émission : la croyance dans le jugement de la postérité me semble la plus naïve, mais aussi la plus exécrable, des superstitions littéraires. Au titre qu’un auteur serait aujourd’hui tombé dans l’oubli, ou demeuré inconnu, il serait médiocrité, voire nul. Ainsi les prix Goncourt qui n’auraient pas survécu dans la mémoire littéraire publique seraient de mauvais romans. Deux choses. D’abord l’histoire littéraire, mais surtout l’histoire de l’art, sont plein d’exemples d’artistes tombés dans l’oubli, repiochés à la faveur d’un caprice, devenus superstar aujourd’hui. Ensuite, c’est encore souscrire à une valeur du jugement transcendant que de croire à la justice de la postérité. Mythe littéraire par excellence (le poète maudit sera vengé par son succès posthume). Mais entaché d’un substrat idéaliste mortifère. Le succès est le résultat d’un processus de sélection d’un système ou une institution à un moment donné : les critères de ce succès changent continuellement, aucun n’est transcendant à la relativité des structures. Ce qu’on aime aujourd’hui, on le dénigrait hier, on le dénigra encore ; ce qu’on dénigre sera de nouveau encensé. Ces volte-face sont même de plus en plus rapides : en l’espace d’une vie, on redécouvrira, méprisera et encensera de nouveau le Classicisme, le Maniérisme, le Baroque ; Caravage, Greco, Guido Reni, Anatole France, Paul Valéry, Sartre… Et il faut espérer qu’on redécouvrira enfin toutes les femmes que notre histoire littéraire aussi stupide que les institutions qui la portent dénigrent encore…

dimanche 23 décembre 2018

Reliefs d'une consommation culturelle (le Louvre-Lens), le 23 décembre 2018

L’autre jour, le Louvre-Lens. Horrible musée. Musée didactique. Preuve de plus, si besoin était, que l’art (et la culture en général), loin d’être un moyen d’émancipation, n’est qu’un attribut du pouvoir institutionnel et de sa domination.
Ce n’est pas tant le contenu, donc, que le cadre qui est insupportable. Gaver comme des oies des générations entières d’élèves avec des œuvres avilies. L’avilissement des œuvres est la première étape indispensable à la fabrication des futurs travailleurs dociles. Et le musée (celui de Lens, le plus abouti) est l’usine de cette double opération : destitution et dégradation des œuvres ; programmation des jeunes individus.
Le processus de destitution et de dégradation des œuvres est simple : c’est l’« open space ». On atténue le plus possible la présence de l’oeuvre, en abolissant toute mise en scène particulière. L’oeuvre est perdue au milieu d’autres œuvres, arrachée à tout contexte matériel, à toute scénographie, à tout environnement, sinon celui aseptisé d’un hôpital muséal. Cet « open-space » est digne de l’entreprise et de la « start-up ». La fameuse « galerie du temps » devient un véritable hall de gare, où toute concentration est rendue impossible à la fois par le bruit et par les perspectives parasitaires où le regard est constamment soumis à des stimuli puissants. Cette confusion est d’ailleurs revendiquée par les concepteurs du lieu : ce n’est pas l’expérience de l’oeuvre qui compte, mais sa rencontre avec les autres œuvres. De fait, si les œuvres se rencontrent peut-être entre elles, nous ne pouvons, nous, les rencontrer. Pas d’expérience de l’oeuvre. Pas de rencontre possible. Pas d’envie de rester devant l’une d’elles : la configuration de l’espace privilégie le zapping, la vitesse, la vue d’ensemble. Des qualités entrepreneuriales, économiques, capitalistes. Rien d’humain là-dedans.

Même au niveau du contenu, si nous voulions en parler, beaucoup de défauts seraient à déplorer.
Peu d’oeuvres, toutes choisies attentivement pour qu’au moins un artefact de chaque grand genre ou courant soit présent (il y a une idole des Cyclades, un vase grec, une momie égyptienne, un Raphaël, un Rembrandt…). Ce principe de ponction qui se veut très intelligent est tout à fait absurde. On ne peut se familiariser avec une période qu’en se confrontant avec le plus d’artefacts possibles (sans parler de la nécessité des textes d’époque, comme des interprétations historiques). Un lent et long apprivoisement – mutuel, pourrions-nous dire – de l’oeuvre et du spectateur.
Il y a ensuite de très nombreuses approximations dans l’ordonnance spatio-temporelle des collections. L’honnêteté aurait exigé la rigueur. Horizontalement, les œuvres sont censées appartenir à la même époque, à gauche l’ouest, à droite l’est. Plus on avance dans la galerie, plus on avance dans le temps, sans que le choix de l’anamorphose soit respecté dans les distances. On trouvera donc des œuvres, sur la même ligne temporelle, qui ont plusieurs siècles d’écart, mais peu importe : c’est l’idée qui compte, le petit côté ludique de la chose !
On comprend bien que le but n’est ni la rigueur scientifique, ni la sensibilisation à l’art, mais bien une volonté d’esbroufe, une démonstration écrasante de moyens pour stupéfier l’individu et le réduire à la soumission de croire et d’accepter ce qu’on lui apporte, si généreusement, par-delà les époques et les frontières… Adhérer à une vision officielle de l’art, de la conservation, de la « mise en valeur » (diffusion), de la construction d’une identité culturelle nationale.
C’est le passage à marche forcée de classes entières, autant fois qu’il le faudra, pour reconnaître la grandeur de l’État dit républicain français.
Nous pourrions sans doute aller plus loin encore dans l’analyse. Le Louvre-Lens est un triste prétexte. La politique de décentralisation est bien factice. Il s’agit là encore d’affirmer l’appartenance de régions limitrophes à une « culture commune », c’est-à-dire parisienne. La lecture des vestiges archéologiques, tout au fond, loin de souligner les différences et les résistances, offre une vision harmonieuse de progression vers une unité nationale, en prenant appui notamment sur le syncrétisme permis par Rome, devenu parangon universel de l’Empire doux, et ancêtre de tous les territoires européens.

Quel « musée », alors, proposer ?
Il faudrait que les musées soient des niches, des lieux presque secrets, dont on ne parlerait jamais, si ce n’est de bouche à oreille. L’exact contraire de la publicité, de l’efficacité, de la vente, de la marchandisation.
Il faudrait des espaces contigus, chantournés, où la rencontre serait intime et privilégiée. Il faudrait enterrer certains musées. En ménager d’autres au fond des forêts, ou dans de vieilles maisons au beau milieu des rues commerçantes, comme un arbre dont les racines s’enfonceraient plus profondes que les considérations marchandes. Des lieux préservés de l’argent, du pouvoir, où celles et ceux qui y officieraient n’auraient rien à voir avec l’État ou le Marché. L’oeuvre, dans sa propre dénonciation de ses rapports avec le pouvoir et l’argent qui sont, la plupart du temps, à son origine, offrirait dans ce contexte inactuel une voie de dépassement de la situation qui étouffe l’individu contemporain.
Mais on comprend bien que ce n’est pas l’objectif de l’État.

samedi 22 décembre 2018

Reliefs d'une consommation culturelle (cinématographique), le 22 décembre 2018

Pi de Darren Aronofsky. Sans doute l’exaltation, puissante longtemps, s’est éventée, depuis la première fois (non pas tout de suite à la sortie du film en 1998, mais un ou deux ans plus tard), jusqu’à cet article publié en 2013 (rédigé 7 ou 8 ans plus tôt) dans la revue Ligne de fuite (http://www.lignes-de-fuite.net/article.php3?id_article=190), mais en aucun l’admiration pour ce film sublime, efficace dans sa narration, dans son rythme et sa musique, dans la surexposition de l’image (un des plus beaux noir et blanc du cinéma), dans son intelligence.

Été japonais : double suicide de Nagasi Oshima (1967). Au-delà du Pink cinema, appartient à cette vague internationale de films des années 60 sur le thème de la révolution traité par une pure rhétorique cinématographique. Comme Prima della revoluzione de Bertolucci (1964), La Chinoise de Godard (1967), le Voyage à Niklashausen de Fassbinder (1970). En l’occurrence me plaît bien moins que Sex Jack de Woji Wakamatsu (1970) qui est une pure merveille. Par ses moyens de production proprement industriels (et fondamentalement capitalistes, de la même manière que chacun de nous naît de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovocyte), le cinéma est condamné à échouer dans l’agitation révolutionnaire. Même les expériences-limite de Debord (et avant lui d’Isidore Isou) sont voués à l’échec : c’est l’ennui. On ne peut pas faire éclater le cadre de l’intérieur. En cinéma, et sans doute en politique. Double aveuglement de la situation cinématographique.

À cause de cette réplique modifiée de la Bête (quand Jeanne-Marie Leprince de Beaumont écrit : « Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. » et que Jean Marais, lui, répond : « Non, il n’y a ici de maître que vous. »), j’ai regardé de nouveau l’adaptation de Cocteau (1946). Si Josette Day est splendide (pas Jean Marais), l’ensemble demeure médiocre. Je ne comprends pas l’enthousiasme que suscite Cocteau et je le mets sur le compte de sa célébrité, c’est-à-dire de sa longue et lente ascension parmi les vedettes culturelles de son époque (Proust, Gide, Picasso…). Plus mystérieux encore est l’admiration que lui portent les Situationnistes, et je le mets, cette fois, sur le compte, peu glorieux, de l’arrivisme : c’est grâce à Cocteau qu’ils émergèrent de l’ombre. Du reste, malgré toute leur pureté idéologique, c’est bien à Cannes qu’ils le rencontrèrent ! De Proust à Debord, voilà bien une perspective amusante. Mais ni Orphée ni La Bête et la Bête ne m’apparaissent comme des chefs-d’oeuvre. Bien meilleur Marcel Carné (que les Situationnistes admiraient aussi). Mais leur opposition à la Nouvelle Vague, et à Godard en particulier, aussi intéressante puisse-t-elle apparaître, est largement tributaire d’une concurrence mesquine d’une jeunesse qui cherche à s’afficher, la première, à la Une. Si la rupture n’eut pu qu’advenir, il n’y a même pas eu l’étape du rapprochement. C’est le côté antipathique de Debord : une vanité ridicule dans sa jeunesse.