Affichage des articles dont le libellé est Littératures. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littératures. Afficher tous les articles

samedi 24 novembre 2018

Notes de consommation culturelle (24 nov 18)

Le Promontoire d’Henri Thomas.
Un envoûtement. Un poison lent. Une fascination du lieu précis. La foule indifférenciée, indénombrable des habitants de Lormia, à part quelques noms.
Des personnages forts, beaux, profonds.
Une écriture fouillante.
On voudrait en parler, mais on n’a rien à en dire : il faut le relire – ou simplement le garder par devers soi. Et, à l’occasion, le conseiller.

La Rue est un rêve de Claude Pélieu (Beat Generation).
Beau titre.
Foisonnant.
Cherche la belle image moderne. Cherche à renouveler le geste rimbaldien – son élan.
Le Journal-poème a quelque chose d’un peu lassant à cause de l’énumération fade. Malgré les éclairs.

Dix ans d’Action Directe de Jean-Marc Rouillan.
C’est la rencontre avec l’activiste au local de la CNT vendredi dernier qui a donné envie de lire son témoignage. Ai commencé hier, repris ce matin.
Bonne introduction par Thierry Discepolo.
Rhétorique un peu trop marquée par un vocabulaire consacré. Mais qui n’est pas tributaire d’un vocabulaire consacré ? Le propos, qui se veut ostensiblement cohérent, l’est. Pragmatique. Incisif. Bouleversant même.
Il y a longtemps sans doute qu’un ouvrage de cette importance n’a pas été publié : un témoignage d’un des principaux acteurs des mouvances radicales des années 70 et 80.
Malheureusement le silence qui lui a été imposé (Jean-Marc Rouillan a été renvoyé en prison dans les années 2000 pour une simple interview) a contribué à ce qui était recherché par là : l’étouffement des voix révolutionnaires, au profit de partis et d’organismes de compromission qui, bon gré mal gré, ont entériné un état de choses qui n’aurait pas dû avoir lieu.
Certainement ce livre portera ses fruits.

Journal d’un critique d’art désabusé de Michel Ragon.
Ce journal commence en 2009. On y rencontre les plus grands noms de l’art contemporain, surtout d’hier. Intérêt scolaire : rappelle des noms oubliés, donne vie à des noms mal connus, nourrit nos connaissances anecdotiques. Mais, pour l’instant (je l’ai commencé hier aussi), rien de saisissant. Réflexions éculées et convenues, aucune conscience socio-politique et « artisticonomique ». Mais peut-être cela va-t-il évoluer.

Meursault, Contre-enquête, de Daoud Kamel.
Ai commencé le livre de Daoud Kamel tout à l’heure. Le finirai sans doute dans la journée, ou d’ici mardi.
Le premier chapitre un peu confus. Comme une suite de fragments mal cousus.
Se concentre beaucoup sur le style de Camus. Le sien, à part dans quelques passages étranges (celui sur la ville lubrique, où une figure de vieille prostituée côtoie une énumération d’arbres - mais Daoud Kamel est passablement salace, qui a publié tout récemment un livre sur Picasso), est assez rebutant. Une oralité maladroite. Peut-être que cette première impression s’estompera au fil du livre.
Toutefois, l’idée de réhabiliter « l’Arabe » est bonne. Pédagogiquement.

jeudi 22 mars 2018

Les cahiers Solstices : Antonin Artaud | Appel à contribution

Numéro consacré à Antonin Artaud

Plus d'informations sur la page des éditions Solstices :
   
http://editions.solstices-project.com/content/9-cahiers-solstices
   
(merci de diffuser)
 

mardi 4 octobre 2016

14/15 oct | 2 conférences | Despentes | Quignard

Intervention dans deux conférences

| 14 oct | Nanterre | sur Virginie Despentes | programme


| 15 oct | Paris-Ouest | sur Pascal Quignard | programme



mercredi 3 août 2016

Notes à partir de "Si ceci est un homme" de Primo Levi sur les camps de concentration

Note A : « Si celui-ci est un homme »

Se questo è un uomo pose d'emblée, dans son titre même, le problème de la possibilité de la communication. Le titre avait été choisi par le premier éditeur, Franco Antonecilli, mais Primo Levi se l'est rapidement approprié (donnant le titre I Sommersi e i salvati, en français Les naufragés et les rescapés à un essai beaucoup plus tardif). À qui peut bien s'adresser un tel livre ? Pour qui Primo Levi l'a-t-il écrit ? Certes, il n'avait pas le choix : il savait qu'il ne serait lu, potentiellement, que par ceux qui ont survécu et par ceux qui savent lire. Mais est-ce à eux qu'il voulait s'adresser ? Savait-il même à qui il voulait s'adresser ? Souvent la nécessité, l'impératif, l'obligation primaire et vitale de l'écriture ignorent sauvagement le destinataire. C'est une tache aveugle au fond de la nuit. Qui pourrait soutenir un tel discours ? Une telle conversation ? Primo Levi s'adresse à nous autant qu'aux Nazis (que nous pourrions être), autant qu'à ses compagnons d'infortune (que nous pourrions être), autant qu'à lui-même, dans une tentative désespérée, mais sans aucun doute utile, de « résilience ». 

Se questo è un uomo. Il semblerait qu'en français nous ayons sacrifié à la simplification actuelle du langage un sens (un ensemble de sens) beaucoup plus complexe. On n'entend pas, avec Si c'est un homme, le démonstratif, presque péjoratif « questo ». L'élision dans le « c' », même si elle peut rendre, à tendre l'oreille, une certaine ambiguïté contenue dans le questo italien, perd en poids et en pesanteur. La sublimation n'est que rarement intéressante. Dans ce livre limite écrit à 26, 27 ou 28 ans, il y a une haine profonde, en apparence froide, mais bel et bien magmatique, de tout ce qui peut entraîner cette « démolition d'un homme », de tout ce qui peut amener la constitution d'un « Campo di annientamento », un « Camp d'anéantissement » (la majuscule est de Levi). 

Ce livre est la haine de tout système. Et si le système actuel le tolère, c'est qu'il est à la fois perdu dans la masse des autres produits (le produit livre), qu'il en perd du coup son évidence, et qu'il est soutenu et légitimé par l'Histoire, et ceux qui l'ont vécue, en premier lieu desquels les Juifs. Mais ce livre reste tout de même une zone d'ombre, et comme clandestin. Qui le lit entièrement ne pourra ignorer la charge extrême qu'il contient. En fait, c'est aussi cette tension extrême de sa charge qui le rend, de manière presque contradictoire, inoffensif : ce qui est passé est passé, et on répète à l'envi : « plus jamais ça ! », plus jamais de camps de concentration et de génocides... Comme s'il n'y en avait pas continuellement, et aujourd'hui au moins autant qu'hier. 

Rejeté dans la mémoire et la commémoration, c'est-à-dire dans l'institution et le système (un système qui paraît autre, mais qui ne l'est pas vraiment) qu'il vomit, le livre bave et écume au seuil seulement de quelques tristes lecteurs et lectrices (les Sad few).

Se questo è un uomo : Si ceci est un homme. À la rigueur : Si celui-ci est un homme.

Cette chose-là, cette matière-là, pour un bref moment constitué en organisme plus ou moins fini. Cette chose-là, ce n'est pas seulement le Häftlingue, le Juif, le déporté, la chair à canon devenue chair à travail, et rebut, mais c'est aussi le civil, le fonctionnaire, le SS, et au final, ce questo est tout le monde.

*

Note B : Les camps actuels et quotidiens de concentration

Certainement, nous n'avons pas compris, nous ne voulons pas comprendre tout ce que manifestent les camps de concentration.

Nous n'avons pas pris en compte tout ce qu'exposa la constitution de camps de concentration. C'est-à-dire que nous n'avons pas voulu comprendre ce qu'ils remettaient en cause de la société occidentale. Ou peut-être n'était-ce (et n'est-ce) pas encore possible d'en tirer toutes les conséquences. Puisque, d'une manière ou d'une autre, c'est bien la société occidentale – la société dans laquelle nous vivons depuis des millénaires et dans laquelle nous vivrons encore des millénaires (au-delà des fantasmes puérils de « fin de civilisation ») – qui a permis les camps de concentration. Nous les nommerons, en suivant Primo Levi (et l'italien), Lager. Car, comme il le dit, les mots qui existent dans notre langue n'ont pas la capacité de signifier la chose que nous voulons qu'ils désignent. Lager, camp. Campo di annientamento,camp d'extermination.

S'il n'est pas possible de tirer toutes les conséquences de la réalité, pas encore si lointaine, des Lager, c'est justement parce qu'ils sont issus de notre propre société, peut-être même de notre propre civilisation, celle que nous désignerons par commodité « la civilisation européenne » (les pays industrialisés de l'hémisphère nord) et qui domineactuellement la plus grande partie du monde 
.
Il est possible d'édicter des faits et de distinguer des causes, comme on peut le lire dans des ouvrages spécialisés. Quantifier, classifier, interpréter. Mais cette rationalisation ne se révèle au fond qu'un minutieux processus d'exorcisme et de conjuration. La volonté de maintien de quelques privilégiés, par le moyen de la production (économie), et l'idée de progrès qui en découle (culture), venant légitimer la hiérarchie elle-même (politique). Les camps de concentration s'inscrivent dans la continuité d'une réalité plus terrible encore (s'il est décent de hiérarchiser l'horreur) de ce qu'on appelle La Traite des Noirs ou Traite négrière. Rien n'a changé, et il est certain comme un mécanisme d'horloge, qu'un phénomène analogue, dans les mêmes proportions, se produise encore (comme il s'en produit tous les jours, dans des proportions moindres, mais dans une intensité d'horreur égale).

C'est ainsi que nous comprenons aussi la formule d'Hannah Arendt, devenue canonique, de « banalité du mal ». Loin de toute superstition, il n'y a pas de métaphysique du mal (comme il n'y en a pas non plus, donc, du bien).

L'organisation du lager, que présente Primo Levi (et dont on trouvera des variantes ailleurs), si elle est différente de celle de la société civile, ne l'est pas par nature, mais plutôt par intensité. On pourrait dire que là comme ici, cette organisation se caractérise par des « tendances » plus que par ses « principes », puisque ces principes, ces règles (surtout des interdits), sont nécessairement pratiquées, sont transformées par l'usage. Seulement, dans les camps, les données (la déportation, le tri entre femmes et hommes, entre utiles et inutiles, les privations, les pénuries quotidiennes, etc) exacerbaient ce qui a cours avec plus de légèreté dans la vie civile. Ainsi, se vérifie ici, comme là, l'axiome : « a chi ha, sarà dato ; a chi non ha, a quello sarà tolto », dans cette concision que peut avoir l'italien et qu'il est difficile de rendre en français. Celui qui a, aura ; celui qui n'a pas, aura encore moins. À qui n'a, à celui-là on retirera.Adage qui se décline de mille manières, qui peut se vérifier quotidiennement.

Mais ce n'est pas encore sur cela qu'on n'insiste pas assez. C'est sur la structure en soi. Sur la structure en tant que telle, dans sa fonction sociale. 

Deux choses. Premièrement, la structure est nécessaire, puisqu'elle ne peut pas ne pas exister. Elle s'impose d'elle-même à partir du moment où plusieurs individus se sont réunis. Ce n'est pas un devoir moral, ce n'est pas une « vérité objective », c'est une donnée biologique observable, comme chez d'autres espèces, chez l'homo sapiens sapiens. Deuxièmement, en vertu même de cette nécessité mécaniste (biologique), avoir foi en cette structure est la première étape de tout fascisme (compris dans un sens politique très large). Avoir foi est une des premières (dans la construction historique autant que dans l'ordre d'importance) conditions à la fascisation de la société (et sur cela, il aurait beaucoup à dire).

Il est difficile d'échapper à l'injonction morale. Les pathosformeln du langage nous y poussent mécaniquement. Notre propos n'est pas moral. Nous ne pouvons pas appeler chacun à prendre conscience de l'absurdité de la structure sociale, et du danger que constitue la foi en cette structure. Non pas par posture intellectuelle (« moi, je refuse de juger autrui, qui suis-je pour le faire ? » etc.), mais parce qu'il serait tout aussi ridicule de croire que « mon » injonction puisse avoir un poids sur la conscience d'autrui. 

On serait tenté de qualifier cette illusion denaïveté imbécile, et de la balayer avec mépris. Mais ce serait se décourager face au nœud du problème : c'est justement cette illusion de l'injonction individuelle qui fait croire au pouvoir magique du groupe. Qui fait croire que les choses peuvent aller mieux en le voulant très fort. Vouloir, c'est laisser empirer.Oui, nous sommes ici dans le domaine de la magie : puisqu'il est question d'une volonté (individuelle qui se veut commune) qui changera d'elle-même l'ordre des choses, qui transformera la matière par le seul Verbe. D'une part, c'est qu'on confond la fonction performative de la langue, et l'effort manuel. D'autre part,c'est qu'on ignore – ou qu'on refuse – le « mécanisme » de l'humanité. 

La langue est toujours performative. C'est-à-dire que ce qui est dit a un effet concret et direct sur la réalité. Mais cet effet ne peut pas transformer la matière elle-même : monuments, livres, institutions (les institutions sont rendues concrètes par des bureaux, des uniformes, etc). La langue transforme des rapports, des idées, des représentations, des comportements. Mais la matière reste l’œuvre du manuel. La langue est performative, mais elle n'est pas omnipotente.

Pour ce qui est du mécanisme de l'humanité, la question peut se poser de plusieurs manières. Mais nous ne l'aborderont ici que par la problématique de la « volonté ». Il y a une différence entre la volonté individuelle, la volonté de groupe, la volonté collective. Mais, à tous les niveaux, la volonté est le résultat d'une ensemble tellement riche et complexe qu'elle est rationnellement impensable. La volonté est inquantifiable et inobservable. C'est sa nature changeante qui la rend fuyante. C'est un mécanisme, mais un mécanisme dont les rouages se modifient incessamment (cette vision mécaniste du monde redéfinirait donc un matérialisme complexe, selon une méthodologie proche de « La pensée complexe » d'Edgar Morin).

C'est cette réalité mécanique instable et changeante que ne peuvent accepter l'institution et ses représentants. Elle impliquerait un turn-over rapide, un stizzicati des instances dirigeantes. Elle impliquerait sans doute, in fine, une répartition des richesses plus égale entre les citoyens, par le fait même d'une rotation plus intense des fonctions publiques.

Mais laissons là pour l'instant ces spéculations politiques.
La structure (institutionnelle, mentale, etc) est là, et il faut faire avec. Mais s'appliquer à la faire fonctionner parce qu'elle « doit » fonctionner, la maintenir parce qu'elle « doit » se maintenir, c'est toucher au point commun entre technocratie et fascisme. Elle ne repose sur rien, et ne peut se légitimer qu'elle-même, dans un solipsisme et une tautologie aporétiques (qu'on pense au mathématicien Gödel). Celles et ceux qui agissent pour la maintenir à tout prix, coûte que coûte, participent à la pire des oppressions (ce sont les « salauds » sartriens).

La banalité du mal stipule que les pires atrocités commises dans les camps de concentration auraient pu être commises par n'importe qui d'entre nous. Elles peuvent être encore commises par nous. Et, malheureusement, elles le sont. Primo Levi ne dit pas autre chose. Le vol, l'égoïsme, la domination, la volonté d'anéantissement de l'autre, étaient encouragés par les détenus eux-mêmes, par les premiers qui en souffraient. Celle ou celui qui agit au sein de sa structure laborieusecontre quelqu'un, contre une ou un de ses collègues, un pair, un compagnon, voire même un ami, mais aussi contre un étranger, un migrant, qu'il soit faible ou fort, bénéfique ou nocif,sympathique ou clairement adversaire, est dans la même position que le Kapos, le Kommander, le Prominenten. Si la norme n'est pas de mourir pour un oui ou pour un non, ou par pur hasard, cette manière de souffrir et de mourir, dans notre société quotidienne, n'est pas non plus tout à fait marginale. 

Mais les gens préfèrent de toute façon ignorer tout cela : la torsion mentale de déformation des images (images-temps, images-mouvements – idées reçus – pathosformeln) qui est nécessaire pour simplement se poser la question entraînerait déjà de facto une révolution sociale, civique, politique (mais nous effleurons ici la spéculation inutile).

*
Note C : La soumission contre contre-don

En continuant à suivre Primo Levi, nous opposons société « civile » et société « concentrationnaire ».

Pourquoi dans la société civile, ceux qui ont le plus consacrent une partie de leur temps et de leurs ressources à ceux qui ont le moins ?
Qu'on ne se fourvoie pas, rien ne changera : ceux qui ont plus auront toujours plus, ceux qui ont moins auront toujours moins. Ce n'est pas par altruisme, ou par philanthropie, comme on le prétend, que ceux qui ont le plus donnent une infime partie de ce qu'ils ont (comme les Anciens versaient quelques gouttes de leur calice au sol en guise de libation ; nous sommes dans une « part des anges »). Ils pourront le croire, peu importe. Tout le monde pourra le croire à un moment ou un autre, quand les circonstances particulières sembleront en effet le confirmer. Que la conscience même de ces gens, à ces moments-là, soient en accord avec leurs actes (mais ce pourrait encore être une profonde mauvaise foi : le besoin de laver en face d'un moi social sa propre conscience) ne change rien au mécanisme : ce mécanisme est définitivement une échelle inhumaine. Ces circonstances particulières rentrent dans un ensemble général. Qu'on se le dise : c'est (au-delà de la conscience et de l'inconscience, de la volonté et de la mauvaise foi) le moyen mécanique, impensé, impensable, nécessaire, de préserver et de conserver une position dominante. Et cette position dominante, il faudrait être fou pour l'abandonner, aussi fou que de se couper les deux bras, les deux jambes, la verge ou de se crever les deux yeux.
Quand le possesseur concède un peu de ce qu'il a, en reprenant le vocabulaire de Mauss, il accomplit un don. Tout don réclame un contre-don. Quel est ce contre-don ? Le contre-don est le respect du pacte de non-agression du dominant par le dominé, de non-volonté de changement de l'ordre des choses. Comme dans tout échange social, les modalités de la transaction ne sont pas conscients, du moins au moment de son opération. Mais elles répondent à un protocole complexe élaboré au fil du temps (des millénaires de « civilisation indo-européenne »). C'est ainsi en tout cas que l'on peut expliquer la docilité des dominés, leur passivité, leur abnégation (outre que l'abrutissement préserve l'abrutissement).

Ce n'est pas une position éthique que l'on veut tenir ici, ni même porter un jugement, c'est une observation anthropologique autour de l'échange, du don. Ce n'est pas non plus parce qu'on voudrait se tenir nous-même au-delà du bien et du mal, qu'on pâtirait de notre vanité, de notre fatuité à juger l'autre ou simplement ses actes, qu'on voudrait se draper d'un lin blanc et de probité. On pourra se tromper sur les analyses, sur les détails, etc, mais cela n'aura pas vraiment d'importance, car une réflexion plus rigoureuse n'aura certainement pas d'avantage d'impact sur l'ordre des choses.

*
Note D : De la lecture

La question, enfin, qui se pose avec l'ouvrage de Primo Levi (Se questo è un uomo, mais aussi avec La Tregua qui est le récit du retour), n'est pas « pourquoi lire des livres ? », mais plutôt : « Comment lire des livres ? »

Il suffit de taper sur Internet le titre d'un ouvrage, de préférence classique, pour ne tomber que sur des fiches de lecture scolaires, ou des études universitaires inutiles. Aujourd'hui c'est cela lire un livre. On lit des livres par utilité sociale. Or il ne faudrait peut-être jamais rien faire par utilité sociale, la société s'en porterait sans doute mieux.

On voudrait finir sur une touche optimiste ou joyeuse, mais ce serait d'une bêtise crasse : en refermant Se questo è un uomo, en sortant dans la rue, en regardant Internet, en lisant le journal, en écoutant les nouvelles, ou ses voisins, en observant la police, on ne voit plus que « ça » : la tentation banale du fascisme et, pour reprendre – en en déformant quelque peu le sens – le titre d'Arendt : la banalité du mal.

Lire ne rend pas souvent plus joyeux (être joyeux pour être joyeux est un mensonge dont se repentissent celles et ceux qui le soutiennent). Lire pour lire n'a pas plus d'intérêt que s'adonner à la philatélie, au tuning automobile, ou que repeindre chaque jour la plinthe derrière l'armoire de sa chambre à coucher. Rien de méprisant là-dedans : mais qu'on arrête de participer à l'oppression par la culture. Un livre ne donne pas envie d'en ouvrir un autre, mais bien au contrairede ne plus en ouvrir – au moins le temps d'une mue, d'une mutation, d'un mutisme.

Qu'on nous épargne les jugements hâtifs et simplets de « pessimisme » et de « nihilisme » (même emballés « à la Schopenhauer » que peu ont vraiment lu) : laissons de côté nos études, notre travail, notre roman à la mode, et lisons Se questo è un uomo. On ne peut finir alors que sur deux extrémités. La première estqu'il est impossible de parler pour celles et ceux qui ont fait l'expérience des camps, tout comme on ne peut pas réellement comprendre ce qui y a été vécu (« Noi sappiamo che in questo difficilmente saremo compresi, ed è bene così sia »). La seconde est que rien de volontaire ne pourra « améliorer » l'humanité. Elle est lancée sur un plan incliné.

Mais nous avons en revanche un impact direct, concret, efficace, sur des situations. Résistance, silence, abandon. C'est, dans Se questo è un uomo(plus que chez Nietzsche), l'ultimo, – le « dernier des hommes ».



lundi 18 juillet 2016

Note de lecture : "Thérèse et Isabelle", Violette Leduc (1955)


C'est Virginie Despentes qui, dans King Kong Théorie (2006), fait référence à ce livre loin de son propre style : « 1948, Antonin Artaud meurt. Genet, Bataille, Breton ; les hommes font exploser les limites du dicible. Violette Leduc entreprend la rédaction de ce qui deviendra Thérèse et Isabelle. Texte magistral. Beauvoir à sa lecture écrit immédiatement : ''Quant à publier ça, impossible. C'est une histoire de sexualité lesbienne aussi crue que du Genet.'' / Violette Leduc édulcore le texte, que Queneau refuse aussitôt : ''impossible à publier ouvertement''. Il faut attendre 1966 pour que Gallimard l'édite. »
 
Le récit constituait la première partie de Ravages (1955). Mais Gallimard sort le livre amputé de ce passage (il n'a été publié dans sa version originelle, c'est-à-dire sans les modifications demandées par Queneau, qu'en 2000). C'est le récit d'un amour (où l'emprise physique est précisément décrite) entre deux jeunes femmes dans un pensionnat.
 
On le trouve par hasard, on l'ouvre par curiosité. C'est le choc.
Cette écriture de l'intériorité, difficile à qualifier, quasi schizoïdique, qu'on trouve rarement, est à chaque fois une expérience bouleversante. Neige silencieuse, neige secrète de Conrad Aiken (éditions La Barque), Sombre Printemps d'Unica Zürn, ou encore La Mulâtresse Solitude d'André Schwarz-Bart. 
 
Il y a une virtuosité de l'écriture qui ne tient pas à l'exercice mais à un souffle intérieur singulier. Les phrases s'enchaînent sans qu'on puisse décider si ce sont des images ou des faits : la parole est si profonde (elle surgit de si bas) qu'elle a quelque chose d'hypnotique. Il y a une irreconnaissance continuelle de ces phrases qui n'ont pourtant rien de heurté ou de difficile : la lecture, au contraire, est facile et envoûtante. Elles échappent continuellement à ce langage ordinaire construit sur des formes expressives communes et pré-données. Elles ignorent le lieu commun, elles ménagent des espaces insolites qui ne sont pas des refuges, mais des tangentes mobiles et, si on veut, des angles (des coins) en mouvement. Ce sont des équilibres.
 
Pour comprendre – ou se convaincre – de ce que j'avance, il suffit de lire le début du texte, sur lequel nous finissons cette note.
 
De son importance dans ce qui serait une histoire des représentations de la femme, de la prise de parole publique (ici littéraire), de la censure subie, de l'indifférence générale (c'est-à-dire aussi féminine) sur ces questions, je renvoie à l'essai de Despentes.

« J’errais à l’écart autour des cabinets. J’entrai. Une odeur intermédiaire entre l’odeur chimique d’une fabrique de bonbons et celle du désinfectant des collèges persistait. Je ne détestais plus l’haleine de la désinfection générale qui nous délabrait les soirs de rentrée. L’odeur était le rideau de fond avant notre rencontre. Les cris des enfants fous reculaient. Du siège en bois clair souvent savonné montait une vapeur : la vapeur de tendresse d’une masse de cheveux de lin. Je me penchai sur la cuvette. L’eau dormante reflétait mon visage antérieur à la création de la terre. Je palpai la poignée, la chaîne, j’enlevai ma main. La chaîne se balança à côté de l’eau triste. On m’appela. Je n’osais pas mettre le crochet pour m’enfermer.
— Ouvrez, supplia la voix.
Quelqu’un secouait les portes.
Je voyais l’œil. Il bouchait la découpe dans la porte du cabinet.
— Mon amour.
Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me taire et celle de me rengorger.
Elle m’attend mais ce n’est pas la sécurité. Le mot qu’elle a dit est trop fort. Nous nous regardons, nous sommes paralysées.
Je me jetai dans ses bras.
Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ?
J’ai encadré son visage :
— Mon amour.
Je la contemplais, je me souvenais d’elle au présent, je l’avais près de moi de dernier instant en dernier instant. Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare.
— Vous êtes ici, vous êtes vraiment ici ?
Je lui posais des questions, j’exigeais du silence. Nous psalmodiions, nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées. Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet. La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions non. Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois, nous réunissions deux troncs d’arbres en un seul, nous étions les premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par rafales.
— Plus fort, plus fort… Serrez à m’étouffer, dit-elle.
Je la serrais mais je ne supprimais pas les cris, la cour, le boulevard et ses platanes. »

dimanche 15 mai 2016

Postface pour "Verlaine" de Laurent Tailhade (éditions Solstices)

Publié aux éditions Solstices, le texte de Tailhade sur Verlaine est un régal pour l'amateur de littérature "fin de siècle".

http://editions.solstices-project.com/home/27-verlaine-laurent-tailhade.html

Nous avons eu le plaisir d'en rédiger la postface suivante.

 


S'il fut poète, marqué par l'élégance du Parnasse qu'il condamne pourtant ici, c'est surtout en tant que polémiste et pamphlétaire qu'on se rappelle de Laurent Tailhade. C'est qu'il est aussi une figure importante du panthéon anarchiste, dont les adeptes transmettent passionnément la mémoire et les légendes. Son intransigeance rare fut sans défaut. Il fit de la prison pour provocation au meurtre, entre octobre 1901 et février 1902, après avoir écrit un article dans Le Libertaire sur Nicolas II en visite à Paris... Mais on aime surtout rappeler un épisode terrible de sa vie survenu plus tôt, en 1894. Alors qu'il dînait au restaurant Foyot, il fut victime d'un attentat anarchiste à la suite duquel il perdit un œil. Mais cette mésaventure n'entama pas le moins du monde ses convictions : il ne cessait de faire l'apologie de la violence, comme l'expression la plus pure, la moins morale, c'est-à-dire la moins contrainte par l'hypocrisie de la société, de l'énergie de l'individu. Il ne renia pas des convictions qui lui faisaient proclamer, le soir de l'attentat de Vaillant, en 1883 : « Qu'importent les victimes, si le geste est beau ! Qu'importe la mort de vagues humanités, si par elle s'affirme l'individu ! » Certainement il ne faut pas voir dans ces paroles le triomphe du cynisme, mais bien plutôt une limpide conception – qui touche à la vision – de l'absurdité de la vie, de l'absurdité de l'humanité, où seule l'expression viscérale – le cri des viscères – pouvait manifester l'existence particulière.
On retrouve ces trois grandes tendances dans Verlaine : la satire, la pureté, la mort. La satire en tant que virulence et violence ; la pureté en tant que forme dépouillée de tout artifice (la « Beauté » plus que le « Néant ») ; la mort, enfin, qui innerve ce texte et rejaillit ici et là avec mélancolie, parfois même avec une tendresse étonnante. C'est sans doute ce sentiment de la mort qui viendra finalement polir une fureur qui l'avait si longtemps fait vivre, et qui, comme chez d'autres, devait se muer, dans la dernière décennie de sa vie, en une foi qui, malgré tout, entame in extremis cette légendaire intransigeance...
Né le 16 avril 1854 à Tarbes, mort le 2 novembre 1919 à Combs-la-ville, il avait subi le joug de sa famille de magistrats conservateurs, épousé une femme et attendu sa mort avant de mener la vie de bohème à Paris. Travailleur acharné, duelliste inlassable, provocateur tout aussi infatigable, écrivain et journaliste prolixe qui prit le temps de traduire Le Sartyricon de Pétrone en 1902, puis les Trois Comédies en 1905 et La Farce de la marmite en 1909 de Plaute, il avait été dreyfusard, proche de Zola qui le défendit, au nom de la liberté d'expression, quand il avait appelé au meurtre du tzar et dont il prononce le panégyrique lors de ses funérailles. Par cette foi in extremis, par son anarchisme, par son goût du latin et du duel, il fut pleinement un homme fin-de-siècle. Et Verlaine est surtout la peinture de ce monde littéraire fin-de-siècle. Tableaux de la vie littéraire sous les augures de Verlaine qui sont aussi ses mémoires. Témoin direct ayant fréquenté pendant trente ans la plupart des protagonistes ayant séjourné à Paris, nous rencontrons, outre les grands noms (Rachilde, Mallarmé, Moréas, Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, France, Montesquiou, Coppée ou encore le triste Maurras), les figures dites mineures de cette époque que l'on aime actuellement faire revivre : Ernest Raynaud, Rodo (à qui il dédie Quelques Fantômes de jadis), Émile Goudeau, Marie Krysinska, Gustave Kahn, Rollinat, Rodolphe Salis, Anatole Baju, Fernand Icres, Léon Cladel, Edmond Haraucourt, Mac-Nab, Emmanuel Signoret, Mathias Morhardt, Édouard Rod, Henri Cazalis, Charles Vignier, Rodolphe Darzens, Louis Veuillot, Marguerite Burnat-Provins, Alfred Vallette, Gabriel Vicaire, Marcel Legay, Pierre Quillard, Édouard Dubus, Gabriel Aurier, Albert Samain... Il rend toute son importance – non sans une ironie amicale – à Marie Krysinska, « la verseuse de Chopin », qui fut avec Gustave Kahn, l'inventrice du vers libre, et auprès de qui «  Rollinat avait appris à méditer sur la fragilité de l'humaine plasmature ». Il rend hommage à ses amis comme à ses ennemis en leur faisant le cadeau d'un portrait-charge, d'une remarque ironique, d'une simple occurrence. La satire est comique, la critique, si elle est parfois cinglante, est la plupart du temps savoureuse, et amicale, et l'humour, franc ou noir (comme lorsqu'il évoque le « petit cénacle des Hydropathes ou buveurs d'eau, fondé par Émile Goudeau, qui mourut alcoolique »), l'emporte sur la diatribe.
Ironie, critique acerbe, humour, et enfin mélancolie prégnante. L'évocation du temps qui passe marque le texte d'une tristesse insolite. Ainsi, les allusions à Édouard Dubus et de Gabriel Aurier, morts trop jeunes, et la commémoration d'Albert Samain, poète aujourd'hui à peu près oublié et qui revient chez Tailhade avec insistance, cristallisent cette perte inéluctable de la vitalité en tant qu'énergie. « Il mourut jeune, à quarante-deux ans, aimé des Dieux, sans doute, puisqu'un baiser de la Gloire vint fermer ses paupières et qu'il n'eut pas la douleur de survivre aux rimes en fleurs de ses vingt ans. » Albert Samain est l'une des rares figures épargnée par l'ironie systématique du polémiste. Il symbolise une pureté presque religieuse.
Car si les marques de cette conversion finale de Laurent Tailhade reste, dans ce texte, discrète, nous en relevons cependant des traces à la fois dans la tonalité (notamment l'envolée finale) et plus sûrement encore à travers deux références : Louis Veuillot, catholique engagé, et Antoine de Rivarol, royaliste. Elle n'entame pas son anarchisme qui devient, comme chez Tolstoï, un anarchisme chrétien.
Il y a tout dans ce texte : du phrasé abondant fin-de-siècle, qu'on aime dénigrer aujourd'hui en public, mais dont on s'encanaille en privé, au mépris des conventions littéraires, le comique et le pathétique, le majeur et le mineur, le cruel et le tendre, l'anarchie et l'éveil à une spiritualité religieuse. La haine de l'hypocrisie est restée constante chez l'auteur de Imbéciles et gredins (1900), et le mot « bourgeois », qu'il appelle « mufle » (Au pays du mufle, 1901), cristallise toutes les attaques. Mais il échappe aux généralités vides en stigmatisant des comportements bien précis. On ne le dit pas assez : Tailhade, en plus d'être pamphlétaire et polémiste, et même avant cela, est un vrai moraliste. C'est un moraliste de la fin du XIXe siècle, qui aime donner une forme directe, franche et concrète à ses remarques, un moraliste qui s'intéresse à l'ordre des représentations, et qui s'amuse à le renverser : « Mais l'animadversion des pleutres, la haine des lâches et des imbéciles, tant de mensonges accumulés grandissaient encore à nos yeux ce revenant de la douleur et de l'exil » dit-il pour Verlaine.
Car c'est, enfin, tout de même, un hommage du disciple au maître disparu. La présence de Paul Verlaine est presque furtive, mais elle est tutélaire. Le « maître » survole tout le texte et lui donne un sens esthétique et un sens ontologique : Verlaine est, « sans distinction de parti ou de doctrine, épris d'un art si neuf, de ce lyrisme ardent et pur ». Il ne s'agit pas simplement d'admiration, mais d'une véritable vénération : « Paul Verlaine, le plus grand poète du XIXe siècle, sans excepter Victor Hugo ! » Pour Tailhade, le XIXe siècle est le siècle de Paul Verlaine. Bien avant Antoine Adam par exemple, et de manière beaucoup plus concise, Tailhade propose une image claire et précise de qui était Verlaine et de ce qu'il représente : « Nul être humain ne fut, plus que Verlaine, spécialisé dans sa fonction. Ce fut un poète, et rien de plus. Ronsard, Victor Hugo, Jean Racine mêlent à leurs dons lyriques d'admirables facultés oratoires. Ce sont de merveilleux rhéteurs, d'incomparables avocats. Verlaine est tout en cris, en effusions passionnées. Il délire, il se meurt, il se pâme, transverbéré d’amour. / Poète admirable et spontané, il n'a que faire d'un travail soutenu. On l'imagine malaisément assis devant sa table, à des heures méthodiques, et reprenant le lendemain sa tâche de la veille. / La bohème, le désordre, la godaille populacière étaient le milieu propice à son génie. Il vivait naturellement parmi la crapule et trouvait, à l'assommoir, ses grâces les plus tendres, ses rythmes les plus purs. Il écrivait Green et couchait dans le ruisseau. Ce lys, naturellement, prospérait dans le fumier. » Rien que cette intelligence – cette richesse et cette délicatesse dans la nuance, ce regard vigoureux et implacable, feraient déjà de Tailhade un écrivain incontournable.

STAINS | TACHES - Cambridge French Graduate Conference, may 2016

Intervention à l'université de Cambrigde :
 
La souillure : représentation de l’abject chez Proust, Bataille et Quignard




vendredi 15 avril 2016

"îles réelles, îles fictionnelles", 18-19 avril à Bucarest ~ colloque international

Notre intervention portera sur "Les îles quotidiennes : stratégies institutionnelles contre tactiques populaires" où il sera question de Michel de Certeau et de Melville (Mardi et Bartleby).

Contrairement à ce que pourrait faire d'abord croire le titre, et en suivant Michel de Certeau, il s'agira d'envisager un renversement de la représentation traditionnelle des îles (ou "îlots") quotidiennes : ce sont bien les institutions qui constituent des "îles", et non pas les pratiques (ou les initiatives) populaires.






jeudi 4 février 2016

Amelia Rosselli ~ Journal obtus | Diario Ottuso || Esperimenti narrativi | Expériences narratives

Nous proposons ici une traduction inédite
de la dernière partie de Diario Ottuso (Journal Obtus)
publié en 1990 par Amelia Rosselli
*
Il s'agit d'un des textes théoriques majeurs de la poétesse italienne.
Il a été publié dans le numéro spécial de la revue multilingue Scree
paru à l'occasion de la commération des 20 ans de la mort de Rosselli.
*
D'autres extraits importants de Diario Ottuso / Journal Obtus sont accessibles à l'adresse suivante :
*

Esperimenti narrativi | Expériences narratives 

Comparer différentes proses courtes, de différentes époques – alors qu'au contraire l'attention était portée surtout sur l'écriture de poèmes – a été l'intention de ce livre.
« Premières proses italiennes » est un texte court de 1954, et a un titre un tantinet ironique. Mais il s'agissait vraiment de la première fois que j'écrivais en italien, en prose non scientifique ou simplement non fictionnelle et rationnelle. Et il y avait aussi l'intention d'éviter la prose poétique, et l'influence, entre autres, de Dino Campana était forte. Le texte est bref, en quelque sorte inspiré : et il a été inspiré, justement, par le Tibre, près duquel je vivais. En partie il a été écrit hors de chez moi, en marchant, et donc écrit à la main ; ou alors c'étaient des notes que je prenais mentalement et ensuite je retranscrivais cette écriture mentale, une fois chez moi. Je crois pourtant d'être parvenue, il y a très longtemps en 1954, à éviter (comme la peste), la typique écriture dite « prose poétique », si commune à l'époque. Ce texte voudrait avoir la tendreté de la poésie de Scipione, et ainsi éviter le dramatique Campana.
Naturellement il s'agit d'une réimpression, le texte est extrait du livre Premiers écrits (1952-1963) publié chez Guanda en 1980.
Pour « Note », publié à la fin des années soixante-dix dans le revue « Autobus » n.0/1, dirigée par Giorgio Manacorda, les dates et les intentions sont moins simples. Ce sont des textes écrits à moitié à la main, et l'autre à la machine, et avec une intention peu claire : on le voit aux dates (1/1/67 ; 25/3/67 ; 12/1/68 ; 30/12/68). En obtenant cependant – à travers cette pratique de la prose, en écrivant dans le train, ou assise dans un café esseulé, ou au contraire devant la machine à écrire – une unité involontaire. En fait quelques passages, d'environ une page et demi presque tous les cinq (et cela par hasard), étaient autre chose qu'une pratique de l'écriture, notes retranscrites dans des lieux différents et à des époques parfois lointaines. C'est une prose difficile, intérieure autant que la poésie, mais qui voudrait refléter comme un miroir incurvé, le rationnel. Je l'ai lue en public une fois, au lieu de lire des poèmes et l'attention était peut-être plus importante. Les cinq passages furent ensuite choisis par Spagnoletti, comme prose errante dans le livre qu'il a édité, Antologia Poetica (Garzanti 1987).
Dans un sombre automne-hiver de la pensée, j'écrivis Journal obtus, qui est de 1968, et que j'aurais voulu être le début d'une autobiographie possiblement très peu biographique. Je tentai un style brut et simple, plus tard appelé « sauvage ». Le premier chapitre devient ensuite une espèce de mini-roman, parce que la conclusion était plutôt sur un ton philosophique, et qu'elle me paraissait douloureusement suffisante. Ayant évité l'autobiographie, autant qu'il était possible alors en poésie, ce texte « pauvre » en revanche l'admettait, avec quelques coupures, pour ne pas laisser reconnaissable d'idéals « maîtres », d'idéal « frère », et d'« ambiance culturelle » romaine. Pour le reste le titre et le texte parlent d'une adolescence difficile et tardive ; d'où le style un peu ridicule, et les conclusions négatives.
Journal obtus je le gardais jusqu'à sa publication sur la jolie et petite revue romaine « Braci » n.7 (1980), comme mon seul texte intime et que je n'ai pas encore tout à fait compris.
Des trois textes est évident que ce qui m'attirait était l'expérimentation en prose : il est également vrai et probable qu'on dit davantage en prose qu'en poésie, souvent maniériste et décorative.

*

lundi 1 février 2016

Amelia Rosselli 1930-1996 | 20 ans | Anthologie

À l'occasion des 20 ans de la disparition de la poétesse italienne Amelia Rosselli (1930-1996), les éditions Solstices publient un numéro spécial de la revue multilingue de poésie "Scree".

Nous publierons tout le mois des traductions et des textes, souvent inédits en France, d'Amelia Rosselli.

Ils sont aussi accessibles à l'adresse suivante : www.rodolphe-gauthier.com/amelia-rosselli.php

lundi 4 janvier 2016

Amelia Rosselli ~ Hommage pour les 20 ans de sa disparition


À l'occasion en février des vingt années de la disparition tragique d'Amelia Rosselli (1930-1996),
Les éditions Solstices préparent un numéro spécial de la revue en ligne Scree à sa mémoire.
Extraits (dont des inédits en français), témoignages, photographies, poèmes en guise d'hommages, seront au sommaire.
Si vous voulez participer, à votre manière, à cette célébration,
merci de nous envoyer vos propositions avant le 15 janvier 2016.
//
In occasione del ventennale della tragica scomparsa di Amelia Rosselli (1930-1996),
nel mese di febbraio Les éditions Solstices preparano un numero speciale della rivista on line Scree dedicato alla sua memoria.
Nel sommario figureranno estratti (alcuni inediti in francese), testimonianze, fotografie, poesie in suo omaggio.
Se volete partecipare con un vostro contributo a questa celebrazione,
vi preghiamo di inviare le vostre proposte entro il 15 Gennaio 2016.

mardi 20 octobre 2015

Traduire, c'est enrichir la langue (1)

Les débats sur la traduction sont pléthores – et souvent soporifiques. C'est ici (en pensant à Amelia Rosselli) une profession de foi – ou plutôt la présentation d'une méthode personnelle que je veux exposer.
Ce n'est pas en traducteur (professionnel, universitaire) que je traduis, mais en "écrivain", c'est-à-dire en personne qui écrit et qui regarde comment les autres font pour écrire (comme un musicien ou un ouvrier observe son confrère), et c'est aussi en cela que mon hygiène de la traduction consiste à enrichir la langue d'accueil. Le parallèle est sans doute facile et simpliste, mais on accueille l'étranger dans la langue comme on l'accueille sur le territoire. Pour nous : avec générosité.
Traduire, c'est enrichir la langue.
Accueillir les bizarreries (qu'elles le soient en effet ou par rapport à l'aune de notre langue), ne surtout pas aplanir les aspérités, mais les restituer au risque de bouleverser les habitudes, voire même de choquer.
Car se contenter de restituer une atmosphère, c'est trahir. « La belle infidèle » est un ravage (pour rester poli). Et il ne faut pas minimiser ou édulcorer cette trahison : c'est annuler le texte – le rendre nul. C'est effacer sa texture, sa matière, son emprise sur le réel, c'est-à-dire (si on me permet cette extension logique) sur nos structures socio-politiques dont le langage me semble être une part bien plus importante qu'on ne le juge actuellement. Puisque le langage est nécessairement performatif (ne peut pas ne pas l'être).
Ainsi il faut accueillir la langue autre dans toute son altérité, dans toute sa puissance d'altération aussi. Bouleverser, c'est toucher l'échine (l'émotion structurante), c'est participer au changement, c'est agir enfin, finalement – plutôt que d'attendre que le changement vienne d'en haut ou d'ailleurs (deus ex machina de l’État ou de la démocratie). Car (c'est une fin, puis un début) traduire, c'est déjà connaître – au moins – une langue des autres, – apprendre à connaître les autres.

*

Le recueil "Document" (inédit en français) est paru aux éditions La Barque en décembre 2014.


mardi 1 septembre 2015

Louise Chandler Moulton (1835-1908) ~ To-Night / À la Nuit

Louise Chandler Moulton (photographe inconnu)
 
 
Bend low, O dusky Night,
  And give my spirit rest.
  Hold me to your deep breast,
And put old cares to flight.
Give back the lost delight
  That once my soul possest,
  When Love was loveliest.
Bend low, O dusky Night !
Enfold me in your arms –
  The sole embrace I crave
  Until the embracing grave
Shield me from life's alarms.
I dare your subtlest charms;
  Your deepest spell I brave, –
  O, strong to slay or save,
Enfold me in your arms !
 
*

Penche-toi sur moi, Ô sombre Nuit,
  Et offre à mon esprit le repos.
  Serre-moi contre ton sein profond,
Et éparpille mes vieux soucis au vent.
Rends-moi le plaisir perdu
  Que jadis mon âme possédait,
  Quand l'Amour était le plus tendre.
Penche-toi sur moi, Ô sombre Nuit !

Enveloppe-moi dans tes bras –
  La seule étreinte à laquelle j'aspire
  Jusqu'à l'étreinte de la tombe
Me préserve des alarmes de la vie.
Je défie tes charmes les plus subtils ;
  Je brave tes sorts les plus profonds, –
  Ô, forte assez pour tuer ou sauver,
Enveloppe-moi dans tes bras !

vendredi 31 juillet 2015

Quelques traductions de Roberto Deidier

Roberto Deidier par Dino Ignani
        
          Solstizio, paru chez Mondadori l'année dernière (juin – justement – 2014), est un recueil qui demande une lente et longue appréhension. Comme un apprivoisement. Non pas qu'il soit difficile ou hermétique, mais la minutie et l'abondance de cette poésie nécessite du temps et de l'attention.
            Et c'est bien cette apparente contradiction entre minutie et abondance, entre netteté et profusion, qui explique pour nous le titre du recueil (sur lequel Roberto Deidier est revenu dans un article de son blog) : Sosltice est un équilibre au sommet, ce qu'on pourrait définir comme un climax.



               Exigence et équilibre président donc à la réception de ce recueil, sur lequel nous aurions beaucoup à dire : mais il nous paraissait important, même sans présentation satisfaisante encore, de diffuser quelques extraits en français, conscients qu'il faudrait (qu'il faudra) en traduire bien d'autres pour donner une vision plus claire de la prolixité de l'inspiration.
               
                Roberto Deidier est né à Rome en 1965 et vit entre Rome et la Sicile où il enseigne. Il a publié Il passo del giorno (1995, qui a obtenu le prix Mondello du premier recueil), Libro naturale (1999), Una stagione continua (2002) et Il primo orrizonte (2002).

              C'est sous les auspices de Dario Bellezza et d'Amelia Rosselli que Roberto Deidier entre en poésie – et que nous sommes nous-mêmes rentrés en contact. Le terme de Solstice, qui m'est – au pluriel – si cher, a fini de me rapprocher de lui.

*

Come avrebbe potuto non voltarsi...
In sogno erano apparse le valigie
Dei morti, lasciate in qualche stazione :
Quelle dei vivi le aveva pensate
Come un'improbabile carovana
Confusa nella sabbia infinita
In cammino verso un'altra città.

Non ci sarebbero stati più vivi,
Neppure lui rivolto alla rovina :
Scrutare nel presente era lo stesso
Che fissare in faccia la distruzione.
Si era fermato, lo sguardo all'indietro,
Il passo avanti verso l'orizzonte,
Un'istantanea senza redenzione.

Comment aurait-il pu ne pas se retourner...
En rêve étaient apparues les valises
Des morts, abandonnées dans une gare :
Celles des vivants il les avait pensées
Comme une improbable caravane
Indécise dans le sable infini
En chemin vers une autre ville.

Il n'y aurait plus eu de vivants,
Pas même lui retourné vers la ruine :
Scruter dans le présent était pareil
Que fixer en face la destruction,
Il s'était arrêté, le regard à l'intérieur,
Le pas en avant vers l'horizon,
Un instantané sans rédemption.

*

La mano libera rapprende
L'azzurro sulle voci del quartiere,
Scopre il nudo tra il cielo e la strada,
Le crepe negli sguardi dei passanti.

Adesso so quanto folla dimora
Nella mia inerzia. Ancora
Mi sento respirare sotto il sale.

La main libre coagule
Le bleu sur les voix du quartier,
Découvre le nu entre le ciel et la route,
Les crevasses dans les regards des passants.

Maintenant je sais à quel point la foule réside
dans mon inertie. Encore
Je me sens respirer sous le sel.

*

VIII

Rabbrividì pensando che davvero
Minacciava di mancare al suo pubblico
Mai più salendo su un solo trapezio.
Lo seguivo con lo sguardo, insistevo
Che due trapezi erano meglio d'uno,
Ne avrebbe guadagnato lo spettacolo.
Ma lo vidi già scosso dai singhiozzi.
Gli chiesi allora cos'era accaduto,
Al suo silenzio tentai una carezza
E spaventato m'accostai stringendo
Al mio il suo viso e mi bagnò il suo pianto.
Non si calmava : Come faccio a vivere
Solo con questa sbarra tra le mani ?

VIII

Je frémis en pensant que vraiment
Il menaçait de manquer à son public
En ne montant jamais plus sur un trapèze.
Je le suivais du regard, j'insistais
Parce que deux trapèzes sont mieux qu'un,
Le spectacle y aurait gagné.
Mais je le vis déjà secoué par les sanglots.
Je lui demandai alors qu'est-ce qui était arrivé.
À son silence je tentai une caresse
Et apeuré je m'approchai en serrant
Contre le mien son visage et ses pleurs me baignèrent.
Il ne se calmait pas : Comment je vais faire pour vivre
Seul avec cette barre entre les mains ?

*

Davide e Golia

Avrei potuto giurarlo, perché era vero.
Non lo sapevo, no, non lo sapevo
Che fosse alto da oscurarmi il sole

E grande, tra le sue braccia la rabbia
Era un cielo di comete silenziose
E ogni muscolo un paesaggio
E il corpo una nazione.
La fronte faceva ombra sugli occhi
E sembrava che guardasse da ogni parte
Con quelle orbite oscure
Come la morte, come ogni morte.
Ma guardava solo me
Con l’aria di chi attende la sua preda.
Era deciso nel ruolo
Che gli era stato dato.
E io non potevo essere altro.
Una scena formale di poche mosse,
Le mie. Non si sarebbe mai spostato
Dal luogo in cui s’illudeva
Di nascondersi a se stesso, alla preda
Come il leopardo tra i cespugli.
Chissà cosa pensò quando avanzai
Per fermarmi solo dopo pochi passi:
Conta, mi dicevano i miei,
E ad ogni numero accorcia la distanza.
Ma era al tetto della fronte che puntavo,
A quella cima inespugnata.
Quando roteai la fionda
Capii che quella notte si stava spegnendo
Con tutta la ricchezza del suo cielo,
Per sempre. Lanciai la pietra senza pensare.
Cadere fu il suo ultimo battito.
Solo quando fu a terra e oltre
Già s’alzava la polvere della fuga
Mi distesi accanto a lui
Per vedere fin dove gli arrivavo.


J'aurais pu le jurer, parce que c'était vrai.
Je ne
le savais pas, non, je ne le savais pasQu'il était grand à occulter le soleil
Et
immense, entre ses bras la rage
Était un ciel de comètes silencieuses
Et
chaque muscle un paysage
Et
le corps une nation.Son front faisait de l'ombre sur ses yeuxEt on aurait dit qu'il regardait de tout côté
Avec ces orbites obscure
s
Comme la mort, comme chaque mort.
Mais
il ne regardait que moi
Avec l'air de celui qui attend sa proie.
Il
était déterminé dans le rôle
Qu'
on lui avait donné.
Et
moi je ne pouvais pas être autre chose.
Une scène
formelle de quelques mouvements,Les miens. Il n'aurait jamais bougé
du lieu où il croyait
Se cacher à lui-même, à la proie
Comme le léopard dans les buissons.
Qui sait ce qu'il pensa quand
je marchai
Pour
m'arrêter après seulement quelques pas :
Com
pte, me disaient les miens,Et à chaque nombre la distance diminuait.
Mais c
'était le sommet du front que je visais,Cette cime inexpugnable.
Lorsque
j'ai fait tournoyer la fronde
J
'ai réalisé que cette nuit-là se fanait
Avec toute la richesse de son ciel,
Pour toujours. J'ai lancé la pierre sans réfléchir.
Tomber
fut son dernier battement de cœur.
Une fois qu'il fut à terre et au-delà
Déjà
s'élevait la poussière de la fuite
Je me
suis couché à côté de lui
Pour voir
jusqu'où je lui arrivais.

*

Non avevo mai potuto capire
Di che pasta fosse fatto l’amore.
Per me era solo una scia di parole
E di note intorno ai bivacchi.
Ero certo della mia immunità,
Io, il solo uomo a non poter salire
Sulle spalle degli altri.
Fu facile convincermi che facevo
Paura. Mi misero in prima fila
Ad aspettare l’orizzonte. Immaginavo
Un piccolo esercito da calpestare,
Invece mi si fece incontro lui.
Esile da non poterlo mettere a fuoco
E senza età. Fu questo a tradirmi,
Il voler capire. Chi fosse
E perché m’innamorava
Come uno specchio confonde i pensieri
E li deforma, come un’eclissi
Restituisce il giorno alla notte.
Non avrei potuto fare nulla.
Quando venne a sdraiarsi accanto a me,
Respiravo ancora.


Je n'avais jamais pu comprendre
De quel bois était fait l'amour.
Pour moi, c
'était juste une traînée de motsEt de notes autour des bivouacs.
J
'étais sûr de mon immunité,Moi, le seul homme à ne pouvoir monter
Sur les épaules des autres.
Il
a été facile de me convaincre que je faisais
Peur. Ils m
'ont mis au premier rangPour attendre l'horizon. J'imaginais
Une petite armée
à fouler du pied,En revanche je suis allé à sa rencontre.Un exil à ne pas pouvoir mettre à feu
Et sans âge. C
'est ce qui m'a trahi,
L
a volonté de comprendre. Celui qu'il a été
Et pourquoi
il était amoureux de moi
Comme un miroir confond
les penséesEt les déforme, comme une éclipse
R
estitue le jour à la nuit.
Je n
'aurais rien pu faire.
Quand il est venu
s'allonger à côté de moi,Je respirais encore.


*

IX

Perché di te non m'arriva neppure
Il fiato d'un ricordo, l'acqua scura
Delle tue profezie scritte a matita
Come in una cartolina dal nord
Nel paesaggio di vetro si disperde.
Non ho mappe per venire a cercarti
Né luoghi o date, timbri di partenza.


IX

Parce que de toi il ne m'arrive même pas
Le souffle d'un souvenir, l'eau sombre
De tes prophéties écrites au crayon
Comme dans une carte postale du nord
Dans le paysage de verre on se disperse.
Je n'ai pas de carte pour venir te chercher
Ni de lieux ou de dates, timbres de départ.