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lundi 3 décembre 2018
samedi 24 novembre 2018
Notes de consommation culturelle (24 nov 18)
Le
Promontoire
d’Henri Thomas.
Un envoûtement. Un poison lent. Une fascination du lieu précis. La
foule indifférenciée, indénombrable des habitants de Lormia, à
part quelques noms.
Des personnages forts, beaux, profonds.
Une écriture fouillante.
On voudrait en parler, mais on n’a rien à en dire : il faut
le relire – ou simplement le garder par devers soi. Et, à
l’occasion, le conseiller.
La
Rue est un rêve
de Claude Pélieu (Beat Generation).
Beau titre.
Foisonnant.
Cherche la belle image moderne. Cherche à renouveler le geste
rimbaldien – son élan.
Le Journal-poème a quelque chose d’un peu lassant à cause de
l’énumération fade. Malgré les éclairs.
Dix
ans d’Action Directe
de Jean-Marc Rouillan.
C’est
la rencontre avec l’activiste au local de la CNT vendredi dernier
qui a donné envie de lire son témoignage. Ai
commencé hier, repris ce matin.
Bonne
introduction par Thierry
Discepolo.
Rhétorique un peu trop marquée par un vocabulaire consacré. Mais
qui n’est pas tributaire d’un vocabulaire consacré ? Le
propos, qui se veut ostensiblement cohérent, l’est. Pragmatique.
Incisif. Bouleversant même.
Il
y a longtemps sans doute qu’un ouvrage de cette importance n’a
pas été publié : un témoignage d’un des principaux acteurs
des
mouvances
radicales
des années 70 et 80.
Malheureusement le silence qui lui a été imposé (Jean-Marc
Rouillan a été renvoyé en prison dans les années 2000 pour une
simple interview) a contribué à ce qui était recherché par là :
l’étouffement des voix révolutionnaires, au profit de partis et
d’organismes de compromission qui, bon gré mal gré, ont entériné
un état de choses qui n’aurait pas dû avoir lieu.
Certainement ce livre portera ses fruits.
Journal
d’un critique d’art désabusé
de Michel Ragon.
Ce journal commence en 2009. On y rencontre les plus grands noms de
l’art contemporain, surtout d’hier. Intérêt scolaire :
rappelle des noms oubliés, donne vie à des noms mal connus, nourrit
nos connaissances anecdotiques. Mais, pour l’instant (je l’ai
commencé hier aussi), rien de saisissant. Réflexions éculées et
convenues, aucune conscience socio-politique et « artisticonomique ».
Mais peut-être cela va-t-il évoluer.
Meursault, Contre-enquête,
de Daoud Kamel.
Ai commencé le livre de Daoud Kamel tout à l’heure. Le finirai
sans doute dans la journée, ou d’ici mardi.
Le premier chapitre un peu confus.
Comme une suite de fragments mal
cousus.
Se concentre beaucoup
sur le style de Camus. Le sien, à part dans quelques passages
étranges (celui sur la ville
lubrique, où une figure de vieille prostituée côtoie une
énumération d’arbres - mais Daoud Kamel est passablement salace, qui a publié tout récemment un livre sur Picasso), est assez rebutant. Une oralité
maladroite. Peut-être que cette première impression s’estompera
au fil du livre.
Toutefois, l’idée de réhabiliter
« l’Arabe » est bonne. Pédagogiquement.
jeudi 22 mars 2018
Les cahiers Solstices : Antonin Artaud | Appel à contribution
Numéro consacré à Antonin Artaud
Plus d'informations sur la page des éditions Solstices :
http://editions.solstices-project.com/content/9-cahiers-solstices
(merci de diffuser)
(merci de diffuser)
mardi 4 octobre 2016
14/15 oct | 2 conférences | Despentes | Quignard
mercredi 3 août 2016
Notes à partir de "Si ceci est un homme" de Primo Levi sur les camps de concentration
Note A : « Si celui-ci est un homme »
Se questo è un uomo pose d'emblée, dans son titre même, le problème de la possibilité de la communication. Le
titre avait été choisi par le premier éditeur, Franco Antonecilli, mais
Primo Levi se l'est rapidement approprié (donnant le titre I Sommersi e i salvati, en français Les naufragés et les rescapés à un essai beaucoup plus tardif). À qui peut bien s'adresser un tel livre ? Pour qui Primo Levi l'a-t-il écrit ? Certes, il n'avait pas le choix : il savait qu'il ne serait lu, potentiellement, que par ceux qui ont survécu et
par ceux qui savent lire. Mais est-ce à eux qu'il voulait s'adresser ?
Savait-il même à qui il voulait s'adresser ? Souvent la nécessité,
l'impératif, l'obligation primaire et vitale de l'écriture ignorent
sauvagement le destinataire. C'est une tache aveugle au fond de la nuit.
Qui pourrait soutenir un tel discours ? Une telle conversation ? Primo
Levi s'adresse à nous autant qu'aux Nazis (que nous pourrions être),
autant qu'à ses compagnons d'infortune (que nous pourrions être), autant
qu'à lui-même, dans une tentative désespérée, mais sans aucun doute
utile, de « résilience ».
Se questo è un uomo. Il semblerait qu'en français nous ayons sacrifié à la simplification actuelle du langage un sens (un ensemble de sens) beaucoup plus complexe. On n'entend pas, avec Si c'est un homme, le démonstratif, presque péjoratif « questo ». L'élision dans le « c' », même si elle peut rendre, à tendre l'oreille, une certaine ambiguïté contenue dans le questo
italien, perd en poids et en pesanteur. La sublimation n'est que
rarement intéressante. Dans ce livre limite écrit à 26, 27 ou 28 ans, il
y a une haine profonde, en apparence froide, mais bel et bien
magmatique, de tout ce qui peut entraîner cette « démolition d'un
homme », de tout ce qui peut amener la constitution d'un « Campo di annientamento », un « Camp d'anéantissement » (la majuscule est de Levi).
Ce livre est la haine de tout système. Et si le système actuel le
tolère, c'est qu'il est à la fois perdu dans la masse des autres
produits (le produit livre), qu'il en perd du coup son évidence, et
qu'il est soutenu et légitimé par l'Histoire, et ceux qui l'ont vécue,
en premier lieu desquels les Juifs. Mais ce livre reste tout de même une
zone d'ombre, et comme clandestin. Qui le lit entièrement ne
pourra ignorer la charge extrême qu'il contient. En fait, c'est aussi
cette tension extrême de sa charge qui le rend, de manière presque
contradictoire, inoffensif : ce qui est passé est passé, et on répète à
l'envi : « plus jamais ça ! », plus jamais de camps de concentration et de génocides... Comme s'il n'y en avait pas continuellement, et aujourd'hui au moins autant qu'hier.
Rejeté
dans la mémoire et la commémoration, c'est-à-dire dans l'institution et
le système (un système qui paraît autre, mais qui ne l'est pas
vraiment) qu'il vomit, le livre bave et écume au seuil seulement de
quelques tristes lecteurs et lectrices (les Sad few).
Se questo è un uomo : Si ceci est un homme. À la rigueur : Si celui-ci est un homme.
Cette
chose-là, cette matière-là, pour un bref moment constitué en organisme
plus ou moins fini. Cette chose-là, ce n'est pas seulement le Häftlingue, le Juif, le déporté, la chair à canon devenue chair à travail, et rebut, mais c'est aussi le civil, le fonctionnaire, le SS, et au final, ce questo est tout le monde.
*
Note B : Les camps actuels et quotidiens de concentration
Certainement, nous n'avons pas compris, nous ne voulons pas comprendre tout ce que manifestent les camps de concentration.
Nous
n'avons pas pris en compte tout ce qu'exposa la constitution de camps
de concentration. C'est-à-dire que nous n'avons pas voulu comprendre ce
qu'ils remettaient en cause de la société occidentale. Ou peut-être
n'était-ce (et n'est-ce) pas encore possible d'en tirer toutes les
conséquences. Puisque, d'une manière ou d'une autre, c'est bien la
société occidentale – la société dans laquelle nous vivons depuis des
millénaires et dans laquelle nous vivrons encore des millénaires
(au-delà des fantasmes puérils de « fin de civilisation ») – qui a permis les camps de concentration. Nous les nommerons, en suivant Primo Levi (et l'italien), Lager.
Car, comme il le dit, les mots qui existent dans notre langue n'ont pas
la capacité de signifier la chose que nous voulons qu'ils désignent. Lager, camp. Campo di annientamento,camp d'extermination.
S'il n'est pas possible de tirer toutes les conséquences de la réalité, pas encore si lointaine, des Lager, c'est justement parce qu'ils sont issus de notre propre société, peut-être
même de notre propre civilisation, celle que nous désignerons par
commodité « la civilisation européenne » (les pays industrialisés de
l'hémisphère nord) et qui domineactuellement la plus grande partie du monde
.
Il
est possible d'édicter des faits et de distinguer des causes, comme on
peut le lire dans des ouvrages spécialisés. Quantifier, classifier,
interpréter. Mais cette rationalisation ne se révèle au fond qu'un
minutieux processus d'exorcisme et de conjuration. La volonté de
maintien de quelques privilégiés, par le moyen de la production
(économie), et l'idée de progrès qui en découle (culture), venant
légitimer la hiérarchie elle-même (politique). Les camps de
concentration s'inscrivent dans la continuité d'une réalité plus
terrible encore (s'il est décent de hiérarchiser l'horreur) de ce qu'on
appelle La Traite des Noirs ou Traite négrière. Rien n'a
changé, et il est certain comme un mécanisme d'horloge, qu'un phénomène
analogue, dans les mêmes proportions, se produise encore (comme il s'en
produit tous les jours, dans des proportions moindres, mais dans une
intensité d'horreur égale).
C'est ainsi que nous comprenons aussi
la formule d'Hannah Arendt, devenue canonique, de « banalité du mal ».
Loin de toute superstition, il n'y a pas de métaphysique du mal (comme
il n'y en a pas non plus, donc, du bien).
L'organisation du lager, que présente Primo Levi (et dont on trouvera des variantes ailleurs), si elle est différente de celle de la société civile, ne l'est pas par nature, mais plutôt par intensité.
On pourrait dire que là comme ici, cette organisation se caractérise
par des « tendances » plus que par ses « principes », puisque ces
principes, ces règles (surtout des interdits), sont nécessairement pratiquées, sont transformées par l'usage.
Seulement, dans les camps, les données (la déportation, le tri entre
femmes et hommes, entre utiles et inutiles, les privations, les pénuries
quotidiennes, etc) exacerbaient ce qui a cours avec plus de légèreté
dans la vie civile. Ainsi, se vérifie ici, comme là, l'axiome : « a chi ha, sarà dato ; a chi non ha, a quello sarà tolto », dans cette concision que peut avoir l'italien et qu'il est difficile de rendre en français. Celui qui a, aura ; celui qui n'a pas, aura encore moins. À qui n'a, à celui-là on retirera.Adage qui se décline de mille manières, qui peut se vérifier quotidiennement.
Mais ce n'est pas encore sur cela qu'on n'insiste pas assez. C'est sur la structure en soi. Sur la structure en tant que telle, dans sa fonction sociale.
Deux choses. Premièrement, la structure est nécessaire,
puisqu'elle ne peut pas ne pas exister. Elle s'impose d'elle-même à
partir du moment où plusieurs individus se sont réunis. Ce n'est pas un
devoir moral, ce n'est pas une « vérité objective », c'est une donnée
biologique observable, comme chez d'autres espèces, chez l'homo sapiens sapiens. Deuxièmement, en vertu même de cette nécessité mécaniste (biologique), avoir foi en cette structure est la première étape de tout fascisme (compris dans un sens politique très large). Avoir foi est une des premières (dans la construction historique autant que dans l'ordre d'importance) conditions à la fascisation de la société (et sur cela, il aurait beaucoup à dire).
Il est difficile d'échapper à l'injonction morale. Les pathosformeln
du langage nous y poussent mécaniquement. Notre propos n'est pas moral.
Nous ne pouvons pas appeler chacun à prendre conscience de l'absurdité
de la structure sociale, et du danger que constitue la foi en cette
structure. Non pas par posture intellectuelle (« moi, je refuse de juger
autrui, qui suis-je pour le faire ? » etc.), mais parce qu'il serait
tout aussi ridicule de croire que « mon » injonction puisse avoir un
poids sur la conscience d'autrui.
On serait tenté de qualifier cette illusion denaïveté
imbécile, et de la balayer avec mépris. Mais ce serait se décourager
face au nœud du problème : c'est justement cette illusion de
l'injonction individuelle qui fait croire au pouvoir magique du groupe. Qui fait croire que les choses peuvent aller mieux en le voulant très fort. Vouloir, c'est laisser empirer.Oui, nous sommes ici dans le domaine de la magie : puisqu'il est question d'une volonté (individuelle qui se veut commune) qui changera d'elle-même l'ordre des choses, qui transformera la matière par le seul Verbe. D'une part, c'est qu'on confond la fonction performative de la langue, et l'effort manuel. D'autre part,c'est qu'on ignore – ou qu'on refuse – le « mécanisme » de l'humanité.
La langue est toujours performative. C'est-à-dire que ce qui est dit a un effet
concret et direct sur la réalité. Mais cet effet ne peut pas
transformer la matière elle-même : monuments, livres, institutions (les
institutions sont rendues concrètes par des bureaux, des uniformes,
etc). La langue transforme des rapports, des idées, des représentations,
des comportements. Mais la matière reste l’œuvre du manuel. La langue est performative, mais elle n'est pas omnipotente.
Pour ce qui est du mécanisme de l'humanité, la question peut se poser de plusieurs manières. Mais nous ne l'aborderont ici que par la problématique de la
« volonté ». Il y a une différence entre la volonté individuelle, la
volonté de groupe, la volonté collective. Mais, à tous les niveaux, la
volonté est le résultat d'une ensemble tellement riche et complexe
qu'elle est rationnellement impensable. La volonté est inquantifiable et inobservable. C'est sa nature changeante qui la rend fuyante. C'est un mécanisme, mais un mécanisme dont les rouages se modifient incessamment (cette
vision mécaniste du monde redéfinirait donc un matérialisme complexe,
selon une méthodologie proche de « La pensée complexe » d'Edgar Morin).
C'est cette réalité mécanique instable et changeante que ne peuvent accepter l'institution et ses représentants. Elle impliquerait un turn-over rapide, un stizzicati des instances dirigeantes. Elle impliquerait sans doute, in fine,
une répartition des richesses plus égale entre les citoyens, par le
fait même d'une rotation plus intense des fonctions publiques.
Mais laissons là pour l'instant ces spéculations politiques.
La structure (institutionnelle, mentale, etc) est là, et il faut faire avec. Mais s'appliquer à la faire fonctionner parce qu'elle « doit » fonctionner, la maintenir parce qu'elle « doit » se maintenir, c'est toucher au point commun entre technocratie et fascisme. Elle ne repose sur rien, et ne peut se légitimer qu'elle-même, dans un solipsisme et une tautologie aporétiques (qu'on pense au mathématicien Gödel).
Celles et ceux qui agissent pour la maintenir à tout prix, coûte que
coûte, participent à la pire des oppressions (ce sont les « salauds »
sartriens).
La banalité du mal stipule que les pires
atrocités commises dans les camps de concentration auraient pu être
commises par n'importe qui d'entre nous. Elles peuvent être encore commises par nous. Et, malheureusement, elles le sont. Primo
Levi ne dit pas autre chose. Le vol, l'égoïsme, la domination, la
volonté d'anéantissement de l'autre, étaient encouragés par les détenus
eux-mêmes, par les premiers qui en souffraient. Celle ou celui qui agit
au sein de sa structure laborieusecontre quelqu'un, contre une ou un de ses collègues, un pair, un compagnon, voire même un ami, mais aussi contre un étranger, un migrant, qu'il soit faible ou fort, bénéfique ou nocif,sympathique ou clairement adversaire, est dans la même position que le Kapos, le Kommander, le Prominenten. Si la norme n'est pas de mourir pour un oui ou pour un non, ou par pur hasard, cette manière de souffrir et de mourir, dans notre société quotidienne, n'est pas non plus tout à fait marginale.
Mais les gens préfèrent de toute façon ignorer tout cela : la
torsion mentale de déformation des images (images-temps,
images-mouvements – idées reçus – pathosformeln) qui est nécessaire pour
simplement se poser la question entraînerait déjà de facto une révolution sociale, civique, politique (mais nous effleurons ici la spéculation inutile).
*
Note C : La soumission contre contre-don
En continuant à suivre Primo Levi, nous opposons société « civile » et société « concentrationnaire ».
Pourquoi
dans la société civile, ceux qui ont le plus consacrent une partie de
leur temps et de leurs ressources à ceux qui ont le moins ?
Qu'on
ne se fourvoie pas, rien ne changera : ceux qui ont plus auront toujours
plus, ceux qui ont moins auront toujours moins. Ce n'est pas par altruisme, ou par philanthropie, comme on le prétend, que ceux qui ont le plus donnent
une infime partie de ce qu'ils ont (comme les Anciens versaient
quelques gouttes de leur calice au sol en guise de libation ; nous
sommes dans une « part des anges »). Ils pourront le croire, peu
importe. Tout le monde pourra le croire à un moment ou un autre, quand
les circonstances particulières sembleront en effet le confirmer.
Que la conscience même de ces gens, à ces moments-là, soient en accord
avec leurs actes (mais ce pourrait encore être une profonde mauvaise
foi : le besoin de laver en face d'un moi social sa propre conscience)
ne change rien au mécanisme : ce mécanisme est définitivement une
échelle inhumaine. Ces circonstances particulières rentrent
dans un ensemble général. Qu'on se le dise : c'est (au-delà de la
conscience et de l'inconscience, de la volonté et de la mauvaise foi) le
moyen mécanique, impensé, impensable, nécessaire, de préserver et de
conserver une position dominante. Et cette position dominante, il
faudrait être fou pour l'abandonner, aussi fou que de se couper les deux
bras, les deux jambes, la verge ou de se crever les deux yeux.
Quand
le possesseur concède un peu de ce qu'il a, en reprenant le vocabulaire
de Mauss, il accomplit un don. Tout don réclame un contre-don. Quel est
ce contre-don ? Le contre-don est le respect du pacte de non-agression
du dominant par le dominé, de non-volonté de changement de l'ordre des
choses. Comme dans tout échange social, les modalités de la transaction
ne sont pas conscients, du moins au moment de son opération. Mais elles
répondent à un protocole complexe élaboré au fil du temps (des
millénaires de « civilisation indo-européenne »). C'est ainsi en tout
cas que l'on peut expliquer la docilité des dominés, leur passivité,
leur abnégation (outre que l'abrutissement préserve l'abrutissement).
Ce n'est pas une position éthique que l'on veut tenir ici, ni même porter un jugement, c'est une observation anthropologique autour de l'échange, du don.
Ce n'est pas non plus parce qu'on voudrait se tenir nous-même au-delà
du bien et du mal, qu'on pâtirait de notre vanité, de notre fatuité à
juger l'autre ou simplement ses actes, qu'on voudrait se draper d'un lin
blanc et de probité. On pourra se tromper sur les analyses, sur les
détails, etc, mais cela n'aura pas vraiment d'importance, car une
réflexion plus rigoureuse n'aura certainement pas d'avantage d'impact
sur l'ordre des choses.
*
Note D : De la lecture
La question, enfin, qui se pose avec l'ouvrage de Primo Levi (Se questo è un uomo, mais aussi avec La Tregua qui est le récit du retour), n'est pas « pourquoi lire des livres ? », mais plutôt : « Comment lire des livres ? »
Il
suffit de taper sur Internet le titre d'un ouvrage, de préférence
classique, pour ne tomber que sur des fiches de lecture scolaires, ou
des études universitaires inutiles. Aujourd'hui c'est cela lire un
livre. On lit des livres par utilité sociale. Or il ne faudrait
peut-être jamais rien faire par utilité sociale, la société s'en
porterait sans doute mieux.
On voudrait finir sur une touche optimiste ou joyeuse, mais ce serait d'une bêtise crasse : en refermant Se questo è un uomo, en sortant dans la rue, en regardant Internet, en lisant le journal, en écoutant les nouvelles, ou ses voisins, en observant la police, on ne voit plus que « ça » : la tentation banale du fascisme et, pour reprendre – en en déformant quelque peu le sens – le titre d'Arendt : la banalité du mal.
Lire ne
rend pas souvent plus joyeux (être joyeux pour être joyeux est un
mensonge dont se repentissent celles et ceux qui le soutiennent). Lire pour lire n'a pas plus d'intérêt que s'adonner à la philatélie, au tuning automobile, ou que repeindre chaque jour la plinthe derrière l'armoire de sa chambre à coucher. Rien de méprisant là-dedans : mais qu'on arrête de participer à l'oppression par la culture. Un livre ne donne pas envie d'en ouvrir un autre, mais bien au contrairede ne plus en ouvrir – au moins le temps d'une mue, d'une mutation, d'un mutisme.
Qu'on nous épargne les jugements hâtifs et simplets de « pessimisme » et de « nihilisme » (même emballés « à la Schopenhauer » que peu ont vraiment lu) : laissons de côté nos études, notre travail, notre roman à la mode, et lisons Se questo è un uomo. On ne peut finir alors que sur deux extrémités. La première estqu'il est impossible de parler pour celles et ceux qui ont fait l'expérience des camps, tout comme on ne peut pas réellement comprendre ce qui y a été vécu (« Noi sappiamo che in questo difficilmente saremo compresi, ed è bene così sia »). La seconde est que rien de volontaire ne pourra « améliorer » l'humanité. Elle est lancée sur un plan incliné.
Mais nous avons en revanche un impact direct, concret, efficace, sur des situations. Résistance, silence, abandon. C'est, dans Se questo è un uomo(plus que chez Nietzsche), l'ultimo, – le « dernier des hommes ».
lundi 18 juillet 2016
Note de lecture : "Thérèse et Isabelle", Violette Leduc (1955)
C'est
Virginie Despentes qui, dans King
Kong Théorie
(2006), fait référence à ce livre loin
de son propre style :
« 1948, Antonin Artaud meurt. Genet, Bataille, Breton ;
les hommes font exploser les limites du dicible. Violette Leduc
entreprend la rédaction de ce qui deviendra Thérèse
et Isabelle.
Texte magistral. Beauvoir à sa lecture écrit immédiatement :
''Quant à publier ça, impossible. C'est une histoire de sexualité
lesbienne aussi crue que du Genet.'' / Violette Leduc édulcore le
texte, que Queneau refuse aussitôt : ''impossible à publier
ouvertement''. Il faut attendre 1966 pour que Gallimard l'édite. »
Le
récit constituait la première partie de Ravages
(1955).
Mais Gallimard
sort le livre amputé de ce passage
(il n'a été publié dans sa version originelle, c'est-à-dire sans
les modifications demandées par Queneau, qu'en 2000).
C'est
le récit d'un amour (où l'emprise physique est précisément
décrite) entre deux jeunes femmes dans un pensionnat.
On le trouve par hasard, on l'ouvre par
curiosité. C'est le choc.
Cette
écriture de l'intériorité, difficile à qualifier, quasi
schizoïdique, qu'on trouve rarement, est
à
chaque fois une
expérience bouleversante.
Neige silencieuse,
neige secrète
de Conrad Aiken
(éditions La Barque),
Sombre Printemps
d'Unica
Zürn,
ou encore La
Mulâtresse Solitude d'André
Schwarz-Bart.
Il
y a une virtuosité de l'écriture qui ne tient pas à l'exercice
mais à un souffle intérieur singulier. Les phrases s'enchaînent
sans qu'on puisse décider si ce sont des images ou des faits :
la parole est si profonde (elle surgit de si bas) qu'elle a quelque
chose d'hypnotique. Il y a une irreconnaissance continuelle de
ces
phrases qui n'ont
pourtant rien de heurté ou de difficile : la lecture, au
contraire, est facile et
envoûtante. Elles
échappent continuellement à ce langage ordinaire construit sur des
formes expressives communes et pré-données. Elles ignorent le lieu
commun, elles ménagent des espaces insolites qui ne sont pas des
refuges, mais des tangentes mobiles et, si on veut, des angles (des
coins) en mouvement. Ce sont des équilibres.
Pour
comprendre – ou se convaincre – de ce que j'avance, il suffit de
lire le
début du texte,
sur lequel
nous finissons
cette note.
De
son importance dans ce qui serait une histoire des représentations
de la femme, de la prise de parole publique (ici littéraire), de la
censure subie, de l'indifférence générale (c'est-à-dire aussi
féminine) sur ces questions, je renvoie à l'essai de Despentes.
« J’errais
à l’écart autour des cabinets. J’entrai. Une odeur
intermédiaire entre l’odeur chimique d’une fabrique de bonbons
et celle du désinfectant des collèges persistait. Je ne détestais
plus l’haleine de la désinfection générale qui nous délabrait
les soirs de rentrée. L’odeur était le rideau de fond avant notre
rencontre. Les cris des enfants fous reculaient. Du siège en bois
clair souvent savonné montait une vapeur : la vapeur de tendresse
d’une masse de cheveux de lin. Je me penchai sur la cuvette. L’eau
dormante reflétait mon visage antérieur à la création de la
terre. Je palpai la poignée, la chaîne, j’enlevai ma main. La
chaîne se balança à côté de l’eau triste. On m’appela. Je
n’osais pas mettre le crochet pour m’enfermer.
—
Ouvrez, supplia la voix.
Quelqu’un
secouait les portes.
Je
voyais l’œil. Il bouchait la découpe dans la porte du cabinet.
—
Mon amour.
Isabelle
arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres,
des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle
m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me
taire et celle de me rengorger.
Elle
m’attend mais ce n’est pas la sécurité. Le mot qu’elle a dit
est trop fort. Nous nous regardons, nous sommes paralysées.
Je
me jetai dans ses bras.
Ses
lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou,
dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que
ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse…
Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt.
Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon
tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une
cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la
chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ?
J’ai
encadré son visage :
—
Mon amour.
Je
la contemplais, je me souvenais d’elle au présent, je l’avais
près de moi de dernier instant en dernier instant. Quand on aime on
est toujours sur le quai d’une gare.
—
Vous êtes ici, vous êtes vraiment ici ?
Je
lui posais des questions, j’exigeais du silence. Nous psalmodiions,
nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées.
Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains
tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous
recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous
émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des
caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule
houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet.
La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions non.
Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois,
nous réunissions deux troncs d’arbres en un seul, nous étions les
premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les
derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les
rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par
rafales.
—
Plus fort, plus fort… Serrez à m’étouffer, dit-elle.
Je la serrais mais je ne supprimais pas
les cris, la cour, le boulevard et ses platanes. »
dimanche 15 mai 2016
Postface pour "Verlaine" de Laurent Tailhade (éditions Solstices)
Publié aux éditions Solstices, le texte de Tailhade sur Verlaine est un régal pour l'amateur de littérature "fin de siècle".
http://editions.solstices-project.com/home/27-verlaine-laurent-tailhade.html
Nous avons eu le plaisir d'en rédiger la postface suivante.
S'il fut poète, marqué par l'élégance du Parnasse qu'il condamne pourtant ici, c'est surtout en tant que polémiste et pamphlétaire qu'on se rappelle de Laurent Tailhade. C'est qu'il est aussi une figure importante du panthéon anarchiste, dont les adeptes transmettent passionnément la mémoire et les légendes. Son intransigeance rare fut sans défaut. Il fit de la prison pour provocation au meurtre, entre octobre 1901 et février 1902, après avoir écrit un article dans Le Libertaire sur Nicolas II en visite à Paris... Mais on aime surtout rappeler un épisode terrible de sa vie survenu plus tôt, en 1894. Alors qu'il dînait au restaurant Foyot, il fut victime d'un attentat anarchiste à la suite duquel il perdit un œil. Mais cette mésaventure n'entama pas le moins du monde ses convictions : il ne cessait de faire l'apologie de la violence, comme l'expression la plus pure, la moins morale, c'est-à-dire la moins contrainte par l'hypocrisie de la société, de l'énergie de l'individu. Il ne renia pas des convictions qui lui faisaient proclamer, le soir de l'attentat de Vaillant, en 1883 : « Qu'importent les victimes, si le geste est beau ! Qu'importe la mort de vagues humanités, si par elle s'affirme l'individu ! » Certainement il ne faut pas voir dans ces paroles le triomphe du cynisme, mais bien plutôt une limpide conception – qui touche à la vision – de l'absurdité de la vie, de l'absurdité de l'humanité, où seule l'expression viscérale – le cri des viscères – pouvait manifester l'existence particulière.
http://editions.solstices-project.com/home/27-verlaine-laurent-tailhade.html
Nous avons eu le plaisir d'en rédiger la postface suivante.
S'il fut poète, marqué par l'élégance du Parnasse qu'il condamne pourtant ici, c'est surtout en tant que polémiste et pamphlétaire qu'on se rappelle de Laurent Tailhade. C'est qu'il est aussi une figure importante du panthéon anarchiste, dont les adeptes transmettent passionnément la mémoire et les légendes. Son intransigeance rare fut sans défaut. Il fit de la prison pour provocation au meurtre, entre octobre 1901 et février 1902, après avoir écrit un article dans Le Libertaire sur Nicolas II en visite à Paris... Mais on aime surtout rappeler un épisode terrible de sa vie survenu plus tôt, en 1894. Alors qu'il dînait au restaurant Foyot, il fut victime d'un attentat anarchiste à la suite duquel il perdit un œil. Mais cette mésaventure n'entama pas le moins du monde ses convictions : il ne cessait de faire l'apologie de la violence, comme l'expression la plus pure, la moins morale, c'est-à-dire la moins contrainte par l'hypocrisie de la société, de l'énergie de l'individu. Il ne renia pas des convictions qui lui faisaient proclamer, le soir de l'attentat de Vaillant, en 1883 : « Qu'importent les victimes, si le geste est beau ! Qu'importe la mort de vagues humanités, si par elle s'affirme l'individu ! » Certainement il ne faut pas voir dans ces paroles le triomphe du cynisme, mais bien plutôt une limpide conception – qui touche à la vision – de l'absurdité de la vie, de l'absurdité de l'humanité, où seule l'expression viscérale – le cri des viscères – pouvait manifester l'existence particulière.
On
retrouve ces trois grandes tendances dans Verlaine : la
satire, la pureté, la mort. La satire en tant que virulence et
violence ; la pureté en tant que forme dépouillée de tout
artifice (la « Beauté » plus que le « Néant ») ;
la mort, enfin, qui innerve ce texte et rejaillit ici et là avec
mélancolie, parfois même avec une tendresse étonnante. C'est sans
doute ce sentiment de la mort qui viendra finalement polir une fureur
qui l'avait si longtemps fait vivre, et qui, comme chez d'autres,
devait se muer, dans la dernière décennie de sa vie, en une foi
qui, malgré tout, entame in extremis cette légendaire
intransigeance...
Né
le 16 avril 1854 à Tarbes, mort le 2 novembre 1919 à
Combs-la-ville, il avait subi le joug de sa famille de magistrats
conservateurs, épousé une femme et attendu sa mort avant de mener
la vie de bohème à Paris. Travailleur acharné, duelliste
inlassable, provocateur tout aussi infatigable, écrivain et
journaliste prolixe qui prit le temps de traduire Le Sartyricon
de Pétrone en 1902, puis les Trois Comédies en 1905 et La
Farce de la marmite en 1909 de Plaute, il avait été dreyfusard,
proche de Zola qui le défendit, au nom de la liberté d'expression,
quand il avait appelé au meurtre du tzar et dont il prononce le
panégyrique lors de ses funérailles. Par cette foi in extremis,
par son anarchisme, par son goût du latin et du duel, il fut
pleinement un homme fin-de-siècle. Et Verlaine est
surtout la peinture de ce monde littéraire fin-de-siècle.
Tableaux de la vie littéraire sous les augures de Verlaine qui sont
aussi ses mémoires. Témoin direct ayant fréquenté pendant trente
ans la plupart des protagonistes ayant séjourné à Paris, nous
rencontrons, outre les grands noms (Rachilde, Mallarmé, Moréas,
Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, France, Montesquiou, Coppée ou
encore le triste Maurras), les figures dites mineures de cette époque
que l'on aime actuellement faire revivre : Ernest Raynaud, Rodo
(à qui il dédie Quelques Fantômes de jadis), Émile
Goudeau, Marie Krysinska, Gustave Kahn, Rollinat, Rodolphe Salis,
Anatole Baju, Fernand Icres, Léon Cladel, Edmond Haraucourt,
Mac-Nab, Emmanuel Signoret, Mathias Morhardt, Édouard Rod, Henri
Cazalis, Charles Vignier, Rodolphe Darzens, Louis Veuillot,
Marguerite Burnat-Provins, Alfred Vallette, Gabriel Vicaire, Marcel
Legay, Pierre Quillard, Édouard Dubus, Gabriel Aurier, Albert
Samain... Il rend toute son importance – non sans une ironie
amicale – à Marie Krysinska, « la verseuse de Chopin »,
qui fut avec Gustave Kahn, l'inventrice du vers libre, et auprès de
qui « Rollinat avait appris à méditer sur la fragilité de
l'humaine plasmature ». Il rend hommage à ses amis comme à
ses ennemis en leur faisant le cadeau d'un portrait-charge, d'une
remarque ironique, d'une simple occurrence. La satire est comique, la
critique, si elle est parfois cinglante, est la plupart du temps
savoureuse, et amicale, et l'humour, franc ou noir (comme lorsqu'il
évoque le « petit cénacle des Hydropathes ou buveurs
d'eau, fondé par Émile Goudeau, qui mourut alcoolique »),
l'emporte sur la diatribe.
Ironie,
critique acerbe, humour, et enfin mélancolie prégnante. L'évocation
du temps qui passe marque le texte d'une tristesse insolite. Ainsi,
les allusions à Édouard Dubus et de Gabriel Aurier, morts trop
jeunes, et la commémoration d'Albert Samain, poète aujourd'hui à
peu près oublié et qui revient chez Tailhade avec insistance,
cristallisent cette perte inéluctable de la vitalité en tant
qu'énergie. « Il mourut jeune, à quarante-deux ans, aimé des
Dieux, sans doute, puisqu'un baiser de la Gloire vint fermer ses
paupières et qu'il n'eut pas la douleur de survivre aux rimes en
fleurs de ses vingt ans. » Albert Samain est l'une des rares
figures épargnée par l'ironie systématique du polémiste. Il
symbolise une pureté presque religieuse.
Car
si les marques de cette conversion finale de Laurent Tailhade reste,
dans ce texte, discrète, nous en relevons cependant des traces à la
fois dans la tonalité (notamment l'envolée finale) et plus sûrement
encore à travers deux références : Louis Veuillot, catholique
engagé, et Antoine de Rivarol, royaliste. Elle n'entame pas son
anarchisme qui devient, comme chez Tolstoï, un anarchisme chrétien.
Il
y a tout dans ce texte : du phrasé abondant fin-de-siècle,
qu'on aime dénigrer aujourd'hui en public, mais dont on s'encanaille
en privé, au
mépris des
conventions littéraires, le
comique et le pathétique, le majeur et le mineur, le cruel et le
tendre, l'anarchie et l'éveil à une spiritualité religieuse. La
haine de l'hypocrisie est restée
constante
chez l'auteur de
Imbéciles et
gredins (1900),
et le mot « bourgeois »,
qu'il
appelle « mufle » (Au
pays du mufle,
1901), cristallise
toutes les attaques. Mais
il échappe aux généralités vides en stigmatisant des
comportements bien précis. On ne le dit pas assez : Tailhade,
en plus d'être pamphlétaire et polémiste, et même avant cela, est
un vrai moraliste.
C'est un moraliste de la fin du XIXe siècle, qui aime donner une
forme directe, franche et concrète à ses remarques, un
moraliste qui
s'intéresse
à l'ordre
des représentations, et
qui s'amuse à le renverser :
« Mais
l'animadversion des pleutres, la haine des lâches et des imbéciles,
tant de mensonges accumulés grandissaient encore à nos yeux ce
revenant de la douleur et de l'exil » dit-il
pour Verlaine.
Car
c'est,
enfin, tout
de même, un
hommage du disciple au maître disparu.
La
présence de Paul Verlaine est presque furtive,
mais elle est tutélaire. Le « maître » survole tout le
texte et lui donne un
sens
esthétique et un sens ontologique :
Verlaine
est, « sans
distinction de parti ou de doctrine, épris d'un art si neuf, de ce
lyrisme ardent et pur ».
Il ne s'agit pas simplement
d'admiration, mais d'une véritable vénération : « Paul
Verlaine, le plus grand poète du XIXe siècle, sans excepter Victor
Hugo ! » Pour Tailhade, le XIXe
siècle
est
le siècle
de Paul Verlaine. Bien
avant Antoine Adam par
exemple,
et de manière beaucoup plus concise, Tailhade
propose une
image claire et précise de qui était
Verlaine et
de ce qu'il représente :
« Nul être humain ne fut, plus que Verlaine, spécialisé dans
sa fonction. Ce fut un poète, et rien de plus. Ronsard, Victor Hugo,
Jean Racine mêlent à leurs dons lyriques d'admirables facultés
oratoires. Ce sont de merveilleux rhéteurs, d'incomparables avocats.
Verlaine est tout en cris, en effusions passionnées. Il délire, il
se meurt, il se pâme, transverbéré d’amour. / Poète
admirable et spontané, il n'a que faire d'un travail soutenu. On
l'imagine malaisément assis devant sa table, à des heures
méthodiques, et reprenant le lendemain sa tâche de la veille. / La
bohème, le désordre, la godaille populacière étaient le milieu
propice à son génie. Il vivait naturellement parmi la crapule et
trouvait, à l'assommoir, ses grâces les plus tendres, ses rythmes
les plus purs. Il écrivait Green
et couchait dans le ruisseau. Ce lys, naturellement, prospérait dans
le fumier. » Rien
que cette intelligence
– cette richesse et cette délicatesse dans la nuance, ce
regard vigoureux et implacable, feraient
déjà
de
Tailhade un écrivain incontournable.
STAINS | TACHES - Cambridge French Graduate Conference, may 2016
Intervention à l'université de Cambrigde :
La souillure :
représentation de l’abject chez Proust, Bataille et Quignard
vendredi 15 avril 2016
"îles réelles, îles fictionnelles", 18-19 avril à Bucarest ~ colloque international
Notre intervention portera sur "Les
îles quotidiennes : stratégies institutionnelles contre tactiques
populaires" où il sera question de Michel de Certeau et de
Melville (Mardi et Bartleby).
Contrairement à ce que
pourrait faire d'abord croire le titre, et en suivant Michel de Certeau, il s'agira d'envisager un renversement de la représentation traditionnelle des îles (ou "îlots") quotidiennes : ce sont bien les institutions qui constituent des "îles", et non pas
les pratiques (ou les initiatives) populaires.
jeudi 4 février 2016
Amelia Rosselli ~ Journal obtus | Diario Ottuso || Esperimenti narrativi | Expériences narratives
Nous proposons ici une traduction inédite
de la dernière partie de Diario Ottuso (Journal Obtus)
publié en 1990 par Amelia Rosselli
*
Il s'agit d'un des textes théoriques majeurs de la poétesse italienne.
Il a été publié dans le numéro spécial de la revue multilingue Scree
paru à l'occasion de la commération des 20 ans de la mort de Rosselli.
*
D'autres extraits importants de Diario Ottuso / Journal Obtus sont accessibles à l'adresse suivante :
*
Esperimenti narrativi | Expériences narratives
Comparer différentes proses courtes, de différentes époques – alors
qu'au contraire l'attention était portée surtout sur l'écriture de
poèmes – a été l'intention de ce livre.
« Premières proses italiennes » est un texte court de 1954, et a un
titre un tantinet ironique. Mais il s'agissait vraiment de la première
fois que j'écrivais en italien, en prose non scientifique ou simplement
non fictionnelle et rationnelle. Et il y avait aussi l'intention
d'éviter la prose poétique, et l'influence, entre autres, de Dino
Campana était forte. Le texte est bref, en quelque sorte inspiré : et il
a été inspiré, justement, par le Tibre, près duquel je vivais. En
partie il a été écrit hors de chez moi, en marchant, et donc écrit à la
main ; ou alors c'étaient des notes que je prenais mentalement et
ensuite je retranscrivais cette écriture mentale, une fois chez moi. Je
crois pourtant d'être parvenue, il y a très longtemps en 1954, à éviter
(comme la peste), la typique écriture dite « prose poétique », si
commune à l'époque. Ce texte voudrait avoir la tendreté de la poésie de
Scipione, et ainsi éviter le dramatique Campana.
Naturellement il s'agit d'une réimpression, le texte est extrait du
livre Premiers écrits (1952-1963) publié chez Guanda en 1980.
Pour « Note », publié à la fin des années soixante-dix dans le revue
« Autobus » n.0/1, dirigée par Giorgio Manacorda, les dates et les
intentions sont moins simples. Ce sont des textes écrits à moitié à la
main, et l'autre à la machine, et avec une intention peu claire : on le
voit aux dates (1/1/67 ; 25/3/67 ; 12/1/68 ; 30/12/68). En obtenant
cependant – à travers cette pratique de la prose, en écrivant dans le
train, ou assise dans un café esseulé, ou au contraire devant la machine
à écrire – une unité involontaire. En fait quelques passages, d'environ
une page et demi presque tous les cinq (et cela par hasard), étaient
autre chose qu'une pratique de l'écriture, notes retranscrites dans des
lieux différents et à des époques parfois lointaines. C'est une prose
difficile, intérieure autant que la poésie, mais qui voudrait refléter
comme un miroir incurvé, le rationnel. Je l'ai lue en public une fois,
au lieu de lire des poèmes et l'attention était peut-être plus
importante. Les cinq passages furent ensuite choisis par Spagnoletti,
comme prose errante dans le livre qu'il a édité, Antologia Poetica
(Garzanti 1987).
Dans un sombre automne-hiver de la pensée, j'écrivis Journal obtus,
qui est de 1968, et que j'aurais voulu être le début d'une
autobiographie possiblement très peu biographique. Je tentai un style
brut et simple, plus tard appelé « sauvage ». Le premier chapitre
devient ensuite une espèce de mini-roman, parce que la conclusion était
plutôt sur un ton philosophique, et qu'elle me paraissait
douloureusement suffisante. Ayant évité l'autobiographie, autant qu'il
était possible alors en poésie, ce texte « pauvre » en revanche
l'admettait, avec quelques coupures, pour ne pas laisser reconnaissable
d'idéals « maîtres », d'idéal « frère », et d'« ambiance culturelle »
romaine. Pour le reste le titre et le texte parlent d'une adolescence
difficile et tardive ; d'où le style un peu ridicule, et les conclusions
négatives.
Journal obtus je le gardais jusqu'à sa publication sur la jolie et
petite revue romaine « Braci » n.7 (1980), comme mon seul texte intime
et que je n'ai pas encore tout à fait compris.
Des trois textes est évident que ce qui m'attirait était
l'expérimentation en prose : il est également vrai et probable qu'on dit
davantage en prose qu'en poésie, souvent maniériste et décorative.
*
lundi 1 février 2016
Amelia Rosselli 1930-1996 | 20 ans | Anthologie
À l'occasion des 20 ans de la disparition de la poétesse italienne
Amelia Rosselli (1930-1996), les éditions Solstices publient un numéro
spécial de la revue multilingue de poésie "Scree".
Nous publierons tout le mois des traductions et des textes, souvent inédits en France, d'Amelia Rosselli.
Ils sont aussi accessibles à l'adresse suivante : www.rodolphe-gauthier.com/amelia-rosselli.php
lundi 4 janvier 2016
Amelia Rosselli ~ Hommage pour les 20 ans de sa disparition
À
l'occasion en février des vingt années de la disparition tragique
d'Amelia Rosselli (1930-1996),
Les
éditions Solstices préparent un numéro spécial de la revue en
ligne Scree
à sa mémoire.
Extraits
(dont des inédits en français), témoignages, photographies, poèmes
en guise d'hommages, seront au sommaire.
Si
vous voulez participer, à votre manière, à cette célébration,
merci
de nous envoyer vos propositions avant le 15
janvier 2016.
//
In
occasione del ventennale della tragica scomparsa di Amelia Rosselli
(1930-1996),
nel
mese di febbraio Les éditions Solstices preparano un numero speciale
della rivista on line Scree
dedicato
alla
sua memoria.
Nel
sommario figureranno estratti (alcuni inediti in francese),
testimonianze, fotografie, poesie in suo omaggio.
Se
volete partecipare con un vostro contributo a questa celebrazione,
vi
preghiamo di inviare le vostre proposte entro il 15
Gennaio 2016.
mardi 20 octobre 2015
Traduire, c'est enrichir la langue (1)
Les débats sur la
traduction sont pléthores – et souvent soporifiques. C'est ici (en pensant à Amelia Rosselli) une profession de foi – ou plutôt la présentation d'une
méthode personnelle que je veux exposer.
Ce n'est pas en
traducteur (professionnel, universitaire) que je traduis, mais en "écrivain", c'est-à-dire en personne qui écrit et qui regarde comment
les autres font pour écrire (comme un musicien ou un ouvrier observe
son confrère), et c'est aussi en cela que mon hygiène de la
traduction consiste à enrichir la langue d'accueil. Le parallèle
est sans doute facile et simpliste, mais on accueille l'étranger
dans la langue comme on l'accueille sur le territoire. Pour nous :
avec générosité.
Traduire, c'est enrichir
la langue.
Accueillir les
bizarreries (qu'elles le soient en effet ou par rapport à l'aune de
notre langue), ne surtout pas aplanir les aspérités, mais les
restituer au risque de bouleverser les habitudes, voire même de
choquer.
Car se contenter de
restituer une atmosphère, c'est trahir. « La belle infidèle »
est un ravage (pour rester poli). Et il ne faut pas minimiser ou
édulcorer cette trahison : c'est annuler le texte – le rendre
nul. C'est effacer sa
texture, sa matière,
son emprise sur le réel, c'est-à-dire (si on me permet cette
extension logique) sur nos structures socio-politiques dont le
langage me semble être une part bien plus importante qu'on ne le
juge actuellement. Puisque le langage est nécessairement performatif
(ne peut pas ne pas l'être).
Ainsi
il faut accueillir la langue autre dans toute son altérité, dans
toute sa puissance d'altération aussi. Bouleverser, c'est toucher
l'échine (l'émotion structurante), c'est participer au changement,
c'est agir enfin, finalement – plutôt que d'attendre que le
changement vienne d'en haut ou d'ailleurs (deus ex machina
de l’État ou de la
démocratie). Car (c'est une
fin, puis un début) traduire, c'est déjà connaître – au moins –
une langue des autres, – apprendre à connaître les autres.
*
Le recueil "Document" (inédit en français) est paru aux éditions La Barque en décembre 2014.
mardi 1 septembre 2015
Louise Chandler Moulton (1835-1908) ~ To-Night / À la Nuit
- Bend low, O dusky Night,
- And give my spirit rest.
- Hold me to your deep breast,
- And put old cares to flight.
- Give back the lost delight
- That once my soul possest,
- When Love was loveliest.
- Bend low, O dusky Night !
- Enfold me in your arms –
- The sole embrace I crave
- Until the embracing grave
- Shield me from life's alarms.
- I dare your subtlest charms;
- Your deepest spell I brave, –
- O, strong to slay or save,
- Enfold me in your arms !
- *
- Penche-toi sur moi, Ô sombre Nuit,
- Et offre à mon esprit le repos.
- Serre-moi contre ton sein profond,
- Et éparpille mes vieux soucis au vent.
- Rends-moi le plaisir perdu
- Que jadis mon âme possédait,
- Quand l'Amour était le plus tendre.
- Penche-toi sur moi, Ô sombre Nuit !
- Enveloppe-moi dans tes bras –
- La seule étreinte à laquelle j'aspire
- Jusqu'à l'étreinte de la tombe
- Me préserve des alarmes de la vie.
- Je défie tes charmes les plus subtils ;
- Je brave tes sorts les plus profonds, –
- Ô, forte assez pour tuer ou sauver,
- Enveloppe-moi dans tes bras !
![]() |
| Louise Chandler Moulton (photographe inconnu) |
vendredi 31 juillet 2015
Quelques traductions de Roberto Deidier
![]() |
| Roberto Deidier par Dino Ignani |
Solstizio,
paru chez Mondadori l'année
dernière (juin – justement – 2014),
est un recueil qui demande une lente et longue appréhension. Comme
un apprivoisement. Non pas
qu'il soit difficile ou hermétique, mais la minutie et l'abondance
de cette poésie nécessite
du temps et de l'attention.
Et
c'est bien cette apparente
contradiction entre minutie et abondance, entre netteté et
profusion, qui explique
pour nous le
titre du
recueil (sur lequel Roberto Deidier est revenu dans un article de son
blog) : Sosltice
est un
équilibre au
sommet, ce qu'on pourrait
définir comme un climax.
Exigence
et équilibre président donc à
la réception de ce recueil,
sur lequel nous aurions
beaucoup à dire : mais
il nous paraissait
important, même sans présentation satisfaisante encore,
de diffuser quelques
extraits en français,
conscients qu'il faudrait
(qu'il faudra) en traduire bien d'autres pour donner une vision plus
claire de la prolixité de l'inspiration.
Roberto
Deidier est né à Rome en 1965 et
vit entre Rome et la Sicile où il enseigne. Il a
publié Il passo del
giorno (1995, qui a
obtenu le prix Mondello du premier recueil), Libro
naturale (1999), Una
stagione continua (2002)
et Il primo orrizonte
(2002).
C'est
sous les auspices de Dario Bellezza et d'Amelia Rosselli que Roberto
Deidier entre en poésie –
et que
nous sommes
nous-mêmes rentrés en
contact. Le
terme de Solstice,
qui m'est – au pluriel – si cher, a fini de me rapprocher de lui.
*
Come
avrebbe
potuto non voltarsi...
In
sogno erano apparse le valigie
Dei
morti, lasciate in qualche stazione :
Quelle
dei vivi le aveva pensate
Come
un'improbabile carovana
Confusa
nella sabbia infinita
In
cammino verso un'altra città.
Non
ci sarebbero stati più vivi,
Neppure
lui rivolto alla rovina :
Scrutare
nel presente era lo stesso
Che
fissare in faccia la distruzione.
Si
era fermato, lo sguardo all'indietro,
Il
passo avanti verso l'orizzonte,
Un'istantanea
senza redenzione.
Comment
aurait-il pu ne pas se retourner...
En
rêve étaient apparues les valises
Des
morts, abandonnées dans une gare :
Celles
des vivants il les avait pensées
Comme
une improbable caravane
Indécise
dans le sable infini
En chemin
vers une autre ville.
Il n'y
aurait plus eu de vivants,
Pas même
lui retourné vers la ruine :
Scruter
dans le présent était pareil
Que fixer
en face la destruction,
Il s'était
arrêté, le regard à l'intérieur,
Le pas en
avant vers l'horizon,
Un
instantané sans rédemption.
*
La
mano libera rapprende
L'azzurro
sulle voci del quartiere,
Scopre
il nudo tra il cielo e la strada,
Le
crepe negli sguardi dei passanti.
Adesso
so quanto folla dimora
Nella
mia inerzia. Ancora
Mi
sento respirare sotto il sale.
La
main libre coagule
Le
bleu sur les voix du quartier,
Découvre
le nu entre le ciel et la route,
Les
crevasses dans les regards des passants.
Maintenant
je sais à quel point
la foule réside
dans
mon inertie. Encore
Je
me sens respirer sous le sel.
*
VIII
Rabbrividì
pensando che davvero
Minacciava
di mancare al suo pubblico
Mai
più salendo su un solo trapezio.
Lo
seguivo con lo sguardo, insistevo
Che
due trapezi erano meglio d'uno,
Ne
avrebbe guadagnato lo spettacolo.
Ma
lo vidi già scosso dai singhiozzi.
Gli
chiesi allora cos'era accaduto,
Al
suo silenzio tentai una carezza
E
spaventato m'accostai stringendo
Al
mio il suo viso e mi bagnò il suo
pianto.
Non
si calmava : Come faccio a vivere
Solo
con questa sbarra tra le mani ?
VIII
Je
frémis en pensant que vraiment
Il
menaçait de manquer à son public
En
ne montant jamais plus sur un trapèze.
Je
le suivais du regard, j'insistais
Parce
que deux trapèzes sont mieux qu'un,
Le
spectacle y aurait gagné.
Mais
je le vis déjà secoué par les sanglots.
Je
lui demandai alors qu'est-ce qui était arrivé.
À
son silence je tentai une caresse
Et
apeuré je m'approchai en serrant
Contre
le mien son visage et ses pleurs me baignèrent.
Il
ne se calmait pas : Comment je vais faire pour vivre
Seul
avec cette barre entre les mains ?
*
Davide e
Golia
Avrei
potuto giurarlo, perché era vero.
Non lo sapevo, no, non lo sapevo
Che fosse alto da oscurarmi il sole
E grande, tra le sue braccia la rabbia
Era un cielo di comete silenziose
E ogni muscolo un paesaggio
E il corpo una nazione.
La fronte faceva ombra sugli occhi
E sembrava che guardasse da ogni parte
Con quelle orbite oscure
Come la morte, come ogni morte.
Ma guardava solo me
Con l’aria di chi attende la sua preda.
Era deciso nel ruolo
Che gli era stato dato.
E io non potevo essere altro.
Una scena formale di poche mosse,
Le mie. Non si sarebbe mai spostato
Dal luogo in cui s’illudeva
Di nascondersi a se stesso, alla preda
Come il leopardo tra i cespugli.
Chissà cosa pensò quando avanzai
Per fermarmi solo dopo pochi passi:
Conta, mi dicevano i miei,
E ad ogni numero accorcia la distanza.
Ma era al tetto della fronte che puntavo,
A quella cima inespugnata.
Quando roteai la fionda
Capii che quella notte si stava spegnendo
Con tutta la ricchezza del suo cielo,
Per sempre. Lanciai la pietra senza pensare.
Cadere fu il suo ultimo battito.
Solo quando fu a terra e oltre
Già s’alzava la polvere della fuga
Mi distesi accanto a lui
Per vedere fin dove gli arrivavo.
Non lo sapevo, no, non lo sapevo
Che fosse alto da oscurarmi il sole
E grande, tra le sue braccia la rabbia
Era un cielo di comete silenziose
E ogni muscolo un paesaggio
E il corpo una nazione.
La fronte faceva ombra sugli occhi
E sembrava che guardasse da ogni parte
Con quelle orbite oscure
Come la morte, come ogni morte.
Ma guardava solo me
Con l’aria di chi attende la sua preda.
Era deciso nel ruolo
Che gli era stato dato.
E io non potevo essere altro.
Una scena formale di poche mosse,
Le mie. Non si sarebbe mai spostato
Dal luogo in cui s’illudeva
Di nascondersi a se stesso, alla preda
Come il leopardo tra i cespugli.
Chissà cosa pensò quando avanzai
Per fermarmi solo dopo pochi passi:
Conta, mi dicevano i miei,
E ad ogni numero accorcia la distanza.
Ma era al tetto della fronte che puntavo,
A quella cima inespugnata.
Quando roteai la fionda
Capii che quella notte si stava spegnendo
Con tutta la ricchezza del suo cielo,
Per sempre. Lanciai la pietra senza pensare.
Cadere fu il suo ultimo battito.
Solo quando fu a terra e oltre
Già s’alzava la polvere della fuga
Mi distesi accanto a lui
Per vedere fin dove gli arrivavo.
J'aurais
pu le jurer, parce que c'était
vrai.
Je ne le savais pas, non, je ne le savais pasQu'il était grand à occulter le soleil
Et immense, entre ses bras la rage
Était un ciel de comètes silencieuses
Et chaque muscle un paysage
Et le corps une nation.Son front faisait de l'ombre sur ses yeuxEt on aurait dit qu'il regardait de tout côté
Avec ces orbites obscures
Comme la mort, comme chaque mort.
Mais il ne regardait que moi
Avec l'air de celui qui attend sa proie.
Il était déterminé dans le rôle
Qu'on lui avait donné.
Et moi je ne pouvais pas être autre chose.
Une scène formelle de quelques mouvements,Les miens. Il n'aurait jamais bougé
du lieu où il croyait
Je ne le savais pas, non, je ne le savais pasQu'il était grand à occulter le soleil
Et immense, entre ses bras la rage
Était un ciel de comètes silencieuses
Et chaque muscle un paysage
Et le corps une nation.Son front faisait de l'ombre sur ses yeuxEt on aurait dit qu'il regardait de tout côté
Avec ces orbites obscures
Comme la mort, comme chaque mort.
Mais il ne regardait que moi
Avec l'air de celui qui attend sa proie.
Il était déterminé dans le rôle
Qu'on lui avait donné.
Et moi je ne pouvais pas être autre chose.
Une scène formelle de quelques mouvements,Les miens. Il n'aurait jamais bougé
du lieu où il croyait
Se
cacher à lui-même,
à la proie
Comme le léopard dans les buissons.
Qui sait ce qu'il pensa quand je marchai
Pour m'arrêter après seulement quelques pas :
Compte, me disaient les miens,Et à chaque nombre la distance diminuait.
Mais c'était le sommet du front que je visais,Cette cime inexpugnable.
Lorsque j'ai fait tournoyer la fronde
J'ai réalisé que cette nuit-là se fanait
Avec toute la richesse de son ciel,
Comme le léopard dans les buissons.
Qui sait ce qu'il pensa quand je marchai
Pour m'arrêter après seulement quelques pas :
Compte, me disaient les miens,Et à chaque nombre la distance diminuait.
Mais c'était le sommet du front que je visais,Cette cime inexpugnable.
Lorsque j'ai fait tournoyer la fronde
J'ai réalisé que cette nuit-là se fanait
Avec toute la richesse de son ciel,
Pour
toujours.
J'ai lancé
la pierre sans réfléchir.
Tomber fut son dernier battement de cœur.
Une fois qu'il fut à terre et au-delà
Déjà s'élevait la poussière de la fuite
Je me suis couché à côté de lui
Pour voir jusqu'où je lui arrivais.
Tomber fut son dernier battement de cœur.
Une fois qu'il fut à terre et au-delà
Déjà s'élevait la poussière de la fuite
Je me suis couché à côté de lui
Pour voir jusqu'où je lui arrivais.
*
Non
avevo mai potuto capire
Di che pasta fosse fatto l’amore.
Per me era solo una scia di parole
E di note intorno ai bivacchi.
Ero certo della mia immunità,
Io, il solo uomo a non poter salire
Sulle spalle degli altri.
Fu facile convincermi che facevo
Paura. Mi misero in prima fila
Ad aspettare l’orizzonte. Immaginavo
Un piccolo esercito da calpestare,
Invece mi si fece incontro lui.
Esile da non poterlo mettere a fuoco
E senza età. Fu questo a tradirmi,
Il voler capire. Chi fosse
E perché m’innamorava
Come uno specchio confonde i pensieri
E li deforma, come un’eclissi
Restituisce il giorno alla notte.
Non avrei potuto fare nulla.
Quando venne a sdraiarsi accanto a me,
Respiravo ancora.
Di che pasta fosse fatto l’amore.
Per me era solo una scia di parole
E di note intorno ai bivacchi.
Ero certo della mia immunità,
Io, il solo uomo a non poter salire
Sulle spalle degli altri.
Fu facile convincermi che facevo
Paura. Mi misero in prima fila
Ad aspettare l’orizzonte. Immaginavo
Un piccolo esercito da calpestare,
Invece mi si fece incontro lui.
Esile da non poterlo mettere a fuoco
E senza età. Fu questo a tradirmi,
Il voler capire. Chi fosse
E perché m’innamorava
Come uno specchio confonde i pensieri
E li deforma, come un’eclissi
Restituisce il giorno alla notte.
Non avrei potuto fare nulla.
Quando venne a sdraiarsi accanto a me,
Respiravo ancora.
Je
n'avais jamais pu comprendre
De quel bois était fait l'amour.
Pour moi, c'était juste une traînée de motsEt de notes autour des bivouacs.
J'étais sûr de mon immunité,Moi, le seul homme à ne pouvoir monter
Sur les épaules des autres.
Il a été facile de me convaincre que je faisais
Peur. Ils m'ont mis au premier rangPour attendre l'horizon. J'imaginais
Une petite armée à fouler du pied,En revanche je suis allé à sa rencontre.Un exil à ne pas pouvoir mettre à feu
Et sans âge. C'est ce qui m'a trahi,
La volonté de comprendre. Celui qu'il a été
Et pourquoi il était amoureux de moi
Comme un miroir confond les penséesEt les déforme, comme une éclipse
Restitue le jour à la nuit.
Je n'aurais rien pu faire.
Quand il est venu s'allonger à côté de moi,Je respirais encore.
De quel bois était fait l'amour.
Pour moi, c'était juste une traînée de motsEt de notes autour des bivouacs.
J'étais sûr de mon immunité,Moi, le seul homme à ne pouvoir monter
Sur les épaules des autres.
Il a été facile de me convaincre que je faisais
Peur. Ils m'ont mis au premier rangPour attendre l'horizon. J'imaginais
Une petite armée à fouler du pied,En revanche je suis allé à sa rencontre.Un exil à ne pas pouvoir mettre à feu
Et sans âge. C'est ce qui m'a trahi,
La volonté de comprendre. Celui qu'il a été
Et pourquoi il était amoureux de moi
Comme un miroir confond les penséesEt les déforme, comme une éclipse
Restitue le jour à la nuit.
Je n'aurais rien pu faire.
Quand il est venu s'allonger à côté de moi,Je respirais encore.
*
IX
Perché
di te non m'arriva neppure
Il fiato
d'un ricordo, l'acqua scura
Delle
tue profezie scritte a matita
Come in
una cartolina dal nord
Nel
paesaggio di vetro si disperde.
Non ho
mappe per venire a cercarti
Né
luoghi o date, timbri di partenza.
IX
Parce
que de toi il ne m'arrive même pas
Le
souffle d'un souvenir, l'eau sombre
De
tes prophéties écrites au crayon
Comme
dans une carte postale du nord
Dans
le paysage de verre on se disperse.
Je
n'ai pas de carte pour venir te chercher
Ni
de lieux ou de dates, timbres de départ.
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