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dimanche 17 février 2019

Reliefs d'une consommation culturelle, le 15 février 2019



Les Chevaux du roi de Michèle Bernstein. Fort beau titre en écho avec la chanson ancienne, reprise jusqu’à nos jours, « Aux marches du palais » (chantée par Cora Vaucaire, Piaf ou Montand et qui aurait pu figurer dans un film de Carné). En plus de souligner le jeu stratégique des amours libertines (on a voulu rapprocher le livre de Laclos, mais cela semble très exagéré). Fort bon roman, du reste, où tout le monde se retrouvera. Car qui ira le lire, sinon des gens assez instruits pour connaître son existence et son autrice, assez favorables a priori à elle et son compagnon, Guy Debord, et donc assez semblables dans leur vie et leur milieu ? On regrettera alors que Michèle Bernstein n’ait publié que deux romans en deux ans : Les Chevaux du roi paraissent en 1960, La Nuit en 1961. Elle n’a ensuite tenu qu’une chronique littéraire dans Libération à partir de 1982, ce qui a dû faire enrager son premier mari (elle épousera en seconde noce Ralph Rumney, un situationniste anglais, qui venait de divorcer de la fille de Peggy Guggenheim…, et qui épousera Florence Tacou, éditrice des Cahiers de L’Herne : même avec Bernstein et Debord nous tombons dans l’« héritage », la cooptation et le people…). Romans écrits donc à moins de trente ans, qui sont un peu plus que des jeux littéraires. L’esprit et la lettre situationnistes, telle qu’ils s’expriment à travers ce couple alors intellectuellement indissociable, transparaissent à tout instant. Déjà dans le détournement de ces romans d’une jeunesse bourgeoise, blasée et décadente, où le mauvais esprit s’étale en axiomes plus ou moins ciselés (« Quelle tare, avoir de l’énergie ! »), mais plus encore par les activités des personnages : boire, se lever tard, aimer librement, marcher beaucoup, fréquenter les milieux artistiques parisiens en cherchant à y déceler ce qu’il y a de plus dissident (Debord finira tout de même par comprendre que rien n’y peut être dissident), parler jusqu’à tomber d’avoir trop bu. À l’aube. Françoise Sagan, plus que de modèle à détourner, sert de prétexte : même si Bernstein a voulu limiter le plus possible son intrigue à un farniente amoureux, elle n’a pas pu s’empêcher, à la fois de citer les répliques cultes de Debord (« Il pense les choses qui sont derrière les choses », « De quoi t’occupes-tu au juste ? De la réification », etc.), et de mentionner les activités situationnistes (le scandale dans un musée hollandais). Même quand un personnage secondaire (Bertrand) cite un livre, c’est encore une référence qui accompagnera Debord jusqu’au bout : Balthazar Gracian. Les exergues sont un vrai petit bréviaire des références debordiennes – ou plutôt faudrait-il écrire debordo-bernstiennes : Cardinal de Retz, Lénine, Racine (pensons au dernier Debord qui professe le retour au classicisme le plus austère comme seule issue à une société du spectacle qui nous alimente de sucreries culturelles). Tout est là. Jusqu’aux défauts de l’arrogance (la fin pourrait paraître ambiguë, mais elle ne l’est évidemment pas), d’une fascination des paillettes du monde artistique le plus en vue qui se maquille en mépris. On se projette aisément, avec quelques transcriptions, dans la galerie des anthropométries d’Yves Klein où Georges Mathieu lui donne la réplique sur la grande question de l’Art.
Mais au-delà de tout cela qui est peut-être connu, ce n’est pas tant le rapport à Sagan qui frappe, que celui à Beauvoir. Dans les mémoires, mais aussi dans L’Invitée. Le trio formé avec Carole rappelle celui de Sartre, Beauvoir et Olga. La position de la femme est aussi très similaire dans les deux cas : Beauvoir et Bernstein relatent, brillamment, par le truchement d’un récit, leurs jeux relationnels avec leur compagnon. Deux femmes qui ont été rejetées dans l’ombre, et si Beauvoir, par l’actualité éditoriale (mais aussi thématique, avec les féministes du genre), tend à prendre aujourd’hui plus d’importance que Sartre, Bernstein, elle, est restée en retrait. Deux courts récits – et quelques chroniques (mais combien ? Sur quoi?), ne lui conféreront jamais l’éclat que lui prêtait par exemple Rumney qui en fait une influence majeure pour Debord, ce qui n’est pas douteux. Même dans la fiction, on peut la trouver un peu trop soumise aux caprices et aux volontés de son mari. « Mari »… car il faut rappeler que si Beauvoir et Sartre ne se sont jamais mariés (alors même que cela aurait pu les aider dans leur jeunesse professorale, comme le relate Beauvoir), Debord n’a pas reculé devant, pas un, mais deux mariages, et s’il était très jeune pour le premier, c’était un homme mûr pour le second (il faudra revenir un jour sur Alice Becker-Ho). Drôle d’intransigeance. On pourrait continuer à comparer fructueusement les œuvres et les situations de Beauvoir et de Bernstein : l’âge auquel elles ont publié leur roman, l’insouciance de l’avant-guerre pour Beauvoir, celle des Trente glorieuses pour Bernstein, leur style (il est cependant probable que Bernstein ait eu connaissance du livre de Beauvoir, et qu’elle s’en soit inspirée pour son propre roman). Et si on découvre dans Tous les chevaux du roi une romancière de talent, on y découvre aussi, en ombre chinoise, un Debord jeune, humain, et même trop humain. Tout en se gardant bien, bien sûr, de juger qui que ce soit à travers une fiction qui reste une fiction. Car si Debord et ses amis sont critiquables, laissons à Apostolidès le soin de régler des comptes personnels, et à Schiffler (qui rappelle, d’un certain point de vue, le pauvre Hector Hobalk s’attaquant à Andy Warhol) celui d’écrire le plus insipide, le plus superficiel, et donc le plus mauvais des pamphlets contre Debord (mais pouvait-on attendre davantage d’un bourgeois capable d’intituler son premier livre Métaphysique du frimeur?). Et si Régis Debray s’y est mieux pris (http://regisdebray.com/pages/pdf/debord.pdf), il ne faut tout de même pas oublier ce qu’apporte Debord aujourd’hui non seulement à la compréhension d’une société complexe, mais aussi aux possibilités de mieux vivre dans cette société.

samedi 22 décembre 2018

Reliefs d'une consommation culturelle (cinématographique), le 22 décembre 2018

Pi de Darren Aronofsky. Sans doute l’exaltation, puissante longtemps, s’est éventée, depuis la première fois (non pas tout de suite à la sortie du film en 1998, mais un ou deux ans plus tard), jusqu’à cet article publié en 2013 (rédigé 7 ou 8 ans plus tôt) dans la revue Ligne de fuite (http://www.lignes-de-fuite.net/article.php3?id_article=190), mais en aucun l’admiration pour ce film sublime, efficace dans sa narration, dans son rythme et sa musique, dans la surexposition de l’image (un des plus beaux noir et blanc du cinéma), dans son intelligence.

Été japonais : double suicide de Nagasi Oshima (1967). Au-delà du Pink cinema, appartient à cette vague internationale de films des années 60 sur le thème de la révolution traité par une pure rhétorique cinématographique. Comme Prima della revoluzione de Bertolucci (1964), La Chinoise de Godard (1967), le Voyage à Niklashausen de Fassbinder (1970). En l’occurrence me plaît bien moins que Sex Jack de Woji Wakamatsu (1970) qui est une pure merveille. Par ses moyens de production proprement industriels (et fondamentalement capitalistes, de la même manière que chacun de nous naît de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovocyte), le cinéma est condamné à échouer dans l’agitation révolutionnaire. Même les expériences-limite de Debord (et avant lui d’Isidore Isou) sont voués à l’échec : c’est l’ennui. On ne peut pas faire éclater le cadre de l’intérieur. En cinéma, et sans doute en politique. Double aveuglement de la situation cinématographique.

À cause de cette réplique modifiée de la Bête (quand Jeanne-Marie Leprince de Beaumont écrit : « Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. » et que Jean Marais, lui, répond : « Non, il n’y a ici de maître que vous. »), j’ai regardé de nouveau l’adaptation de Cocteau (1946). Si Josette Day est splendide (pas Jean Marais), l’ensemble demeure médiocre. Je ne comprends pas l’enthousiasme que suscite Cocteau et je le mets sur le compte de sa célébrité, c’est-à-dire de sa longue et lente ascension parmi les vedettes culturelles de son époque (Proust, Gide, Picasso…). Plus mystérieux encore est l’admiration que lui portent les Situationnistes, et je le mets, cette fois, sur le compte, peu glorieux, de l’arrivisme : c’est grâce à Cocteau qu’ils émergèrent de l’ombre. Du reste, malgré toute leur pureté idéologique, c’est bien à Cannes qu’ils le rencontrèrent ! De Proust à Debord, voilà bien une perspective amusante. Mais ni Orphée ni La Bête et la Bête ne m’apparaissent comme des chefs-d’oeuvre. Bien meilleur Marcel Carné (que les Situationnistes admiraient aussi). Mais leur opposition à la Nouvelle Vague, et à Godard en particulier, aussi intéressante puisse-t-elle apparaître, est largement tributaire d’une concurrence mesquine d’une jeunesse qui cherche à s’afficher, la première, à la Une. Si la rupture n’eut pu qu’advenir, il n’y a même pas eu l’étape du rapprochement. C’est le côté antipathique de Debord : une vanité ridicule dans sa jeunesse.

samedi 15 décembre 2018

Notes de consommation culturelle du 15 décembre 2018

Fini Il Capitano di lungo corso. La parcellarisation finale m’a achevé.
Pioche dans les lettres éditoriales. Parangon du post-modernisme. Auteur sans œuvre. Œuvre sans auteur, depuis qu’il est mort et qu’on le publie. C’est devenu un cliché. Fragmentation un peu factice. Inachèvement. A quelques belles paroles sur Blanchot.

Dans les œuvres de Guy Debord (édition Quarto de Gallimard), la revue « Potlatch ». « Vous le recevrez souvent. L’Internationale lettriste y traitera des problèmes de la semaine. Potlatch est la publication la plus engagée du monde : nous travaillons à l’établissement conscient et collectif d’une nouvelle civilisation. »
Mais se prend parfois trop au sérieux : les exclusions sont ridicules.

Adam de la Halle, encore. Cet amour courtois plus complexe, et plus ambigu, qu’on ne le dit. Je repense au Voir Dit de Guillaume de Machaut. Posture de soumission face à Péronne d'Armentières (on admettra ici, pour la beauté du prénom, que c’est elle) qui ne dissimule qu’à peine la principale concupiscence, le prétexte au texte (formule qui est pléonastique), le goût prosaïque d’un homme âgé pour une jeune femme, la volonté d’amours multiples, voire celle de remettre en cause le sacrement du mariage. Libertinage, donc, déjà. Il y a de cela dans les belles pièces d’Adam de la Halle. Une interrogation plus inquiète même, comme dans les Jeux-Partis (le poème dialogué VII par exemple).

Le Voyage en Espagne de Gautier. Trop peu de notes, à mon goût, sur la représentation d’Hernani à laquelle assiste le gilet, à l’époque, rouge à Tolède je crois. Je lis avec attention les pages sur Grenade. Attends celles (si elles existent) sur El Puerto de Santa Maria où Washington Irving a rédigé une histoire de l’Al-Andalus.

Lecture de « La Jeune Parque » de Valéry. Flatte l’esprit. Le goût de certains mots qu’il assemble avec une grande grâce. Même si le subterfuge est évident, comme le chat devant la pelote, on ne peut être que fasciné. C’est toucher à la part la plus physiologique de l’humain : celle des affects. Ce qui peut apparaître comme un paradoxe quand on pense que Valéry écrivait comme « pur esprit ». Tout n’y est que matérialité du mot. Fascination atomique du mot.

Alfred de Vigny. Quelques poèmes modernes. J’ai en tête un vieillard, mais ce sont des poèmes de jeune homme. On ne s’imagine les poètes qu’à l’âge de leur mort. Même Baudelaire n’apparaît que dans cette dernière photo de Nadar je crois (ou de Carjat?), l’oeil perçant, le front dégarni, la mâchoire asséchée, alors que la plupart des poèmes des Fleurs du Mal datent de ses vingt ans (en 1857, il a 36 ans).
Je vais lire Chatterton. Quinze ans que je veux lire le Chatterton de Vigny.

Plaisir immense à lire les descriptions de tableaux du recueil Promenades au Louvre. Le Et in Arcadia ego du Poussin, décrit par Panofsky (qui, en fait, s’attache davantage au prototype du genre qu’est le beau tableau du Guerchin au palais Barberini), puis par Yves Bonnefoy.
Yves Bonnefoy, dont Les Belles Lettres viennent de publier la correspondance, est devenu ainsi le poète majeur de notre modernité. C’est le type abouti du poète contemporain, ou, plutôt, si l’on veut, son parfait accomplissement : à la fois d’une imagination prolifique, douce ou nerveuse, et grand analyste devant l’Eternel. Universitaire. Le XXe siècle s’ouvre avec Valéry, et se ferme avec Bonnefoy. Il y a là un couple idéal, deux personnalités faciles à accoquiner, un peu trop même.
Relire ce que dit Cioran de Valéry (j’ai dû prendre des notes, il faut que je les retrouve) : c’est, je crois, ce que Cioran a écrit de plus long, cet essai sur Valéry (à moins que ce ne soit celui sur Joseph de Maistre). Il devait servir de préface à une édition des œuvres complètes, mais on l’a jugé trop acerbe, et le texte a été refusé.