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lundi 18 juillet 2016

Note de lecture : "Thérèse et Isabelle", Violette Leduc (1955)


C'est Virginie Despentes qui, dans King Kong Théorie (2006), fait référence à ce livre loin de son propre style : « 1948, Antonin Artaud meurt. Genet, Bataille, Breton ; les hommes font exploser les limites du dicible. Violette Leduc entreprend la rédaction de ce qui deviendra Thérèse et Isabelle. Texte magistral. Beauvoir à sa lecture écrit immédiatement : ''Quant à publier ça, impossible. C'est une histoire de sexualité lesbienne aussi crue que du Genet.'' / Violette Leduc édulcore le texte, que Queneau refuse aussitôt : ''impossible à publier ouvertement''. Il faut attendre 1966 pour que Gallimard l'édite. »
 
Le récit constituait la première partie de Ravages (1955). Mais Gallimard sort le livre amputé de ce passage (il n'a été publié dans sa version originelle, c'est-à-dire sans les modifications demandées par Queneau, qu'en 2000). C'est le récit d'un amour (où l'emprise physique est précisément décrite) entre deux jeunes femmes dans un pensionnat.
 
On le trouve par hasard, on l'ouvre par curiosité. C'est le choc.
Cette écriture de l'intériorité, difficile à qualifier, quasi schizoïdique, qu'on trouve rarement, est à chaque fois une expérience bouleversante. Neige silencieuse, neige secrète de Conrad Aiken (éditions La Barque), Sombre Printemps d'Unica Zürn, ou encore La Mulâtresse Solitude d'André Schwarz-Bart. 
 
Il y a une virtuosité de l'écriture qui ne tient pas à l'exercice mais à un souffle intérieur singulier. Les phrases s'enchaînent sans qu'on puisse décider si ce sont des images ou des faits : la parole est si profonde (elle surgit de si bas) qu'elle a quelque chose d'hypnotique. Il y a une irreconnaissance continuelle de ces phrases qui n'ont pourtant rien de heurté ou de difficile : la lecture, au contraire, est facile et envoûtante. Elles échappent continuellement à ce langage ordinaire construit sur des formes expressives communes et pré-données. Elles ignorent le lieu commun, elles ménagent des espaces insolites qui ne sont pas des refuges, mais des tangentes mobiles et, si on veut, des angles (des coins) en mouvement. Ce sont des équilibres.
 
Pour comprendre – ou se convaincre – de ce que j'avance, il suffit de lire le début du texte, sur lequel nous finissons cette note.
 
De son importance dans ce qui serait une histoire des représentations de la femme, de la prise de parole publique (ici littéraire), de la censure subie, de l'indifférence générale (c'est-à-dire aussi féminine) sur ces questions, je renvoie à l'essai de Despentes.

« J’errais à l’écart autour des cabinets. J’entrai. Une odeur intermédiaire entre l’odeur chimique d’une fabrique de bonbons et celle du désinfectant des collèges persistait. Je ne détestais plus l’haleine de la désinfection générale qui nous délabrait les soirs de rentrée. L’odeur était le rideau de fond avant notre rencontre. Les cris des enfants fous reculaient. Du siège en bois clair souvent savonné montait une vapeur : la vapeur de tendresse d’une masse de cheveux de lin. Je me penchai sur la cuvette. L’eau dormante reflétait mon visage antérieur à la création de la terre. Je palpai la poignée, la chaîne, j’enlevai ma main. La chaîne se balança à côté de l’eau triste. On m’appela. Je n’osais pas mettre le crochet pour m’enfermer.
— Ouvrez, supplia la voix.
Quelqu’un secouait les portes.
Je voyais l’œil. Il bouchait la découpe dans la porte du cabinet.
— Mon amour.
Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me taire et celle de me rengorger.
Elle m’attend mais ce n’est pas la sécurité. Le mot qu’elle a dit est trop fort. Nous nous regardons, nous sommes paralysées.
Je me jetai dans ses bras.
Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ?
J’ai encadré son visage :
— Mon amour.
Je la contemplais, je me souvenais d’elle au présent, je l’avais près de moi de dernier instant en dernier instant. Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare.
— Vous êtes ici, vous êtes vraiment ici ?
Je lui posais des questions, j’exigeais du silence. Nous psalmodiions, nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées. Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet. La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions non. Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois, nous réunissions deux troncs d’arbres en un seul, nous étions les premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par rafales.
— Plus fort, plus fort… Serrez à m’étouffer, dit-elle.
Je la serrais mais je ne supprimais pas les cris, la cour, le boulevard et ses platanes. »

lundi 12 octobre 2015

"Materia" ~ poèmes & gravures

Gravures en taille douce de Yann Legrand.
Typographie au plomb mobile  (Caravelle C.12),
sur du papier hahnemühle 300g.
Avec Christine Vandrisse.
(en cours d'impression...) 


Ce livre se présente comme une expérience de la matière (ou plutôt des matières)
par le texte et l'image.
C'est-à-dire que l'image et le texte ne sont pas des illustrations réciproques,
ne dépendent pas l'un de l'autre,
mais exposent deux approches (qui sont deux pratiques) des états de la matière.

Nous avons choisi dix états, que nous avons investi chacun à notre manière.
Ce n'est pas essentiel pour le lecteur de savoir précisément quels sont ces états (même pour nous, ils portent plusieurs noms) : autant dans l'image que dans le texte, les indices – qui sont en fait des empreintes – sont visibles/lisibles.


La matière n'est pas un mythe, elle ne présente pas de narration.
Autant la poésie, en tant qu'expérience de la matière langage, ne se farde pas d'anecdotes,
autant la gravure, en tant que résultat d'un processus matériel, ne s'ordonne pas non plus en histoires.
Dans les mots autant que dans les formes (langage visuel, langage textuel), ce sont les jeux de fusion, dissolution, tension, broyage, cristallisation, entaillage, oxydation, érosion, émiettement, qui nous fascinent, de la particule (spin) à la poussière (les résidus).
Un jeu de forces à la fois, donc, minimal et baroque que le lecteur-spectateur peut, à loisir, contempler (si la contemplation est encore possible), observer (analyser) ou, bien sûr, s'approprier.



Pour cela, il était hors de question de choisir une impression offset qui privilégie l'aseptisation aux aspérités, qui propose le mensonge d'une transcendance de la matière par la négation de la tâche humaine (en voulant abolir le hasard). À la machine autonome, nous avons préféré l'apprentissage de la main ; à l'imprimante, la presse à épreuve typographique ; à la platitude, le foulage ; et au papier glacé, ce beau papier hahnemühle.

En attendant la fin de l'impression, pour toute demande d'information, nous sommes disponibles.

Yann Legrand & Rodolphe Gauthier





dimanche 26 avril 2015

"Les Déliquescences d'Adoré Floupette" de Henri Beauclair et Gabriel Vicaire - postface pour les éditions Solstices

(postface rédigée pour l'édition électronique disponible

          Mermeix (Gabriel Terrail, 1959-1930) est le seul journaliste à être tombé dans le piège : supercherie ou pastiche littéraire, recueil satyrique et petit bijou de la littérature fin-de-siècle, Les Déliquescences d'Adoré Floupette sont peu connues, et lues en conséquence. Gabriel Vicaire et Henri Beauclair ne sont que des inconnus. Pourtant l'opus a été publié régulièrement depuis les deux parutions de 1885 (la Vie par Marius Tapora apparaît dans la deuxième) par Léon Vanné, renommé pour l'occasion Lion Vanné et domicilié à « Byzance ». Nous sommes heureux de donner de ce texte enfin, grâce aux éditions Solstices, une version soignée et économique.
             Lues par personne, ou si peu ? Ce serait un tort tant la caricature est drôle. Le lecteur confirmera sûrement : c'est hilarant et jubilatoire.
            Si, grâce au retour d'un mysticisme New Age (moins par la littérature que par la musique – du rock de Led Zeppelin à la vague New Wave des années 80 – et la télévision), le mouvement Symboliste (et surtout la peinture) a retrouvé auprès du grand public un succès extraordinaire, c'est un avec des accents un peu trop sérieux ; or il ne faut pas oublier que la fin-de-siècle, de Tritan Corbière à Alphonse Allais, du Sonnet du trou du cul aux Morales légendaires, a toujours prisé l'humour. Ce qu'avait relevé en son temps André Breton. Humour potache ou noir, ou jaune, humour de pince-sans-rire, humour désabusé, humour irrévérencieux. On connaît les Zutistes, les Je-m'en-foutistes, les Hirsutes ou encore les Hydropathes de Léo Trézenik qui juraient de ne jamais boire d'eau. C'est – Daniel Grojnowski y a consacré un livre – l'esprit fumiste. « Une fumisterie, précise justement Gabriel Vicaire à Adrien Remacle, mais je la crois amusante. » Les fumistes, c'est l'un d'eux, le grand Sapek, à avoir enfourné une pipe dans le bec de la Joconde, bien avant que Duchamp ne la traite de chaudasse. Et c'est encore l'un d'eux, mais avec déjà un peu de conservatisme, Dorgelès (l'auteur de Croix, qui aura en 1918 le prix Goncourt en même temps que Proust : il faut bien flatter un peu le nationalisme français...) qui montera une autre supercherie, picturale cette fois, en exposant la toile de l'âne du père Frédé (Frédéric Gérard), propriétaire du Lapin Agile à Montmartre, sous le nom de Joachim-Raphaël Boronali (anagramme d'Aliboron, nom commun des ânes dans les fables), accompagnée d'un manifeste de « l'excessivisme », au Salon des Indépendants de 1910. Il y a déjà du dada dans tout cela.
           Cet humour fumiste n'est pas dépourvu (comme tout humour du reste) d'angoisse. Il va de pair avec les interrogations les plus anxieuses, avec la perte de repères, de sacré, de Vérité, dont les avenants et les aboutissants sont étudiées par les « maîtres du doute », Nietzsche, Marx et Freud, mais aussi par Schopenhauer, Kierkegaard, Bergson et tant d'autres. En poésie, on se souvient de Jules Laforgue, le Pierrot des Complaintes. Willette aussi, au Chat noir, aime ces Pierrots tristes qui oscillent entre rêve et cauchemar, spleen et idéal. Car l'angoisse ontologique, métaphysique, ou même simplement éthique (notre place dans la société) est au cœur des interrogations de cette fin de siècle démocratique. C'est quand on n'a plus rien à perdre, quand l'idéal – l'idée d'idéal – s'écroule que les éclats de rire – absurdes, gratuits, cyniques (au sens philosophique du terme) ou encore révoltés (c'est la grande époque de l'anarchie) – viennent accompagner les chocs des verres dans les tavernes. La société, dans ces trente années de la fin du XIXe siècle, change comme elle n'avait pas changé depuis la fin du siècle précédent. Entre révolutions industrielles et exodes rurales, le gouvernement enregistre les modifications structurelles et morales.
         Adoré Floupette peut paraître ridicule, parce qu'il est inconstant, sans idées personnelles, qu'il suit les modes. Parce qu'il est instable, Adoré Floupette est un enfant du siècle. Mais s'il est ridicule, ce n'est pas pour cela, mais pour autre chose : c'est qu'il ne retient pas la leçon. Aucun des maîtres qu'il pourra se donner ne consolera sa tristesse métaphysique, ne comblera son vide ontologique. Toutes les eaux coulent, et rien ne pourra jamais fixer l'apparence des choses. S'il est ridicule, c'est qu'il croit – qu'il veut croire – qu'il y a derrière l'apparence des choses une vérité immuable. C'est cela que dénonce, peut-être même sans en avoir pleine conscience, Gabriel Vicaire et Henri Beauclair. C'est déjà une attaque anti-platonicienne avec l'arme préférée de Socrate : l'ironie. Mais, dans son obstination, dans ses efforts continus, dans son énergie et sa constance à vouloir échapper au fatalisme socio-culturel, Adoré Floupette n'a rien de ridicule. Contrairement à son ami Marius Tapora, resté dans sa petite ville de Province, devenu pharmacien de deuxième classe (profession qui hante le siècle), petit notable et petit bourgeois. Ce que ne lui reproche à aucun moment Adoré Floupette qui, bien loin de mépriser son ami, cherche à lui faire partager les avantages qu'il a acquis, lui faire rencontrer les grands maîtres contemporains, le faire entrer dans les salons les plus en vue du Paris littéraire. Ce livre, composé essentiellement de la Vie d'Adoré Floupette, est aussi le livre d'une amitié. Les deux hommes sont un peu les Bouvard et Pécuchet de la poésie.
             Tout en brossant une fresque de cette aventure, cette épopée poétique du XIXe siècle, Gabriel Vicaire, auteur de la Vie1, retrace non seulement le parcours initiatique d'un provincial qui, par la littérature, cherche à échapper à un avenir tout tracé (comme l'ouvrier qui se fait medium et artiste, ou comme Bloch dans La Recherche), mais aussi les grands jalons littéraires du siècle vus par un auteur. Adoré Floupette, par ses goûts, n'est pas un idiot, encore moins un conservateur. Alors qu'il a 15 ou 16 ans, il critique vertement les Romantiques, ce que faisait Rimbaud au même âge dans sa fameuse Lettre du Voyant (la référence est explicite). Ici, comme chez Rimbaud, les Parnassiens sont encore considérés comme des « romantiques », des suiveurs de Hugo, et les symbolistes sont nommés les « Nouveaux parnassiens » (ceux de la « deuxième école », dit Rimbaud). « Il faut absolument être moderne », écrivait le poète de Charleville.
           Puis suit le tableau drolatique des salons : drogues, satanisme(s), grisettes, cour des miracles fin-de-siècle, évocation de Sade, de Schopenhauer bien sûr, dérision et moquerie douce, où perce parfois un peu d'amertume. On peut reconnaître ici ou là un auteur, un peintre (Odilon Redon est assurément Pancrace Buret). Mais si tout le monde en prend pour son grade dans la petite « vie littéraire », les poèmes semblent parodier deux poètes en particulier, tout deux cités : Verlaine et Mallarmé. « Il ne semble pas que les maîtres pastichés aient gardé rancune aux auteurs des Déliquescences. Verlaine – le Bleucoton de la Vie d'Adoré Flouquette, malgré l'apparente hostilité que pouvait révéler leur plaquette, écrivait, peu après sa parution, un éloge du ''bon poète Vicaire'' et ajoutait :''L'homme, en Vicaire, est bien le frère du poète. Rondeur fine et malicieuse, belle humeur sans tumulte et mélancolie suffisante, un souci du naturel et de la bonne, de la vraie simplicité, celle des grands classiques anciens et modernes avec un goût exquis du terroir... J'ai le bonheur de le connaître d'assez longue date et m'applaudis de plus en pus d'être de son intimité'' » (G. Delatramblais, Un chef-d’œuvre du pastiche, 1924). En 1889, Verlaine écrira lui-même des À la manière de Verlaine dans Parallèlement.
           Ce livre, publié chez le grand Léon Vanier, est un livre hors-genre, hors-norme, roman-poésie, puisqu'il n'est pas seulement recueil (ou il l'est si peu), mais surtout récit. Peinture du monde littéraire, et de manière assez réussie, récit de l'enfance provinciale, des postures littéraires qu'on adopte au lycée, des aspirations et des désillusions de cette adolescence artistique. L'enfance est un thème privilégié du décadentisme et de la fin du siècle. Nostalgie, humour. Mélancolie qui affleure. Lente perte de l'innocence et entrée progressive dans le monde social (alors que l'on croit y échapper). La vie d'Adoré Floupette est sans conteste un chef d’œuvre de la littérature.
Texte protéiforme donc : à la fois résumé d'histoire littéraire, caricature, satire, pastiche, avec des jeux poétiques qui annoncent Toulé (Finale), mais aussi bien sûr – du coup – manifeste, dont la modernité des tableaux et des définitions étonne parfois : «  Une attaque de nerfs sur du papier ! voilà l'écriture moderne ». C'est cette littérature encore largement méconnue, et géniale, que nous continuerons à mettre en avant avec cette collection Fin-de-siècle des éditions Solstices.

Biographies


Henri Beauclair (1860-1919)
Henri Beauclair naît à Lisieux le 21 décembre 1860 et meurt à Paris le 11 mai 1919. Poète, romancier, journaliste, il cosigna un certain nombre d’œuvres avec Gabriel Vicaire, dont les fameuses Déliquescences d'Adoré Floupette (1885).
Il collabora à de nombreux journaux de l'époque (Lutèce, Le Chat noir, Le Procope, etc) avant de devenir rédacteur en chef du quotidien Le Petit journal de 1906 à 1914.
On lui doit les recueils : L'Éternelle chanson, triolets (1884), Les Horizontales (1885), Pentecôte (1886), ainsi que les romans Le Pantalon de Madame Desnou (1886), La Ferme à Goron (1888), Tapis vert (1897).
Son talent de satiriste se retrouvera dans Une heure chez M.Barrès par un faux Renan (1890).


Gabriel Vicaire (1848-1900)
Gabriel Vicaire naît le 25 janvier 1848 à Belfort et meurt le 24 septembre 1900 à Paris. Après des études au lycée de Bourg-en-Bresse (1860-4), il obtient son baccalauréat à Lyon en 1865, et fait des études de droit.
Son recueil, Émaux Bressans, paraît en 1884 et lui valent un grand succès public.
On trouvera également Le Livre de la Partie (1882), L'Heure enchantée (1890), Au Bois joli (1894), Le Clos des Fées (1897), Le Sortilège ou Mary Morgane (1897).

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1 Henri Beauclair, plus connu que son ami, précise leurs rôles dans une lettre adressée à Trézenik et insérée dans Lutèce du 23 août 1885 : « J'ai, tout au plus, pour la vie de Floupette, donné à Tapora quelques documents fantaisistes sur le « Panier Fleuri » et ses habitués. C'est Vicaire qui a écrit cette biographie. Ceci n'aurait pas une grande importance – étant donné que tout le monde sait à quoi s'en tenir — si Lutèce n'était pas une source de renseignements pour les érudits futurs, et ceux qui s'intéresseront à Floupette et à Tapora, plus tard, doivent connaître les pères de ces personnages. » 

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Ce texte est disponbile parmi d'autres à cette adresse :
 

lundi 23 mars 2015

"Les Enfants Tanner" de Robert Walser (1907)

             Quand je repense aux Enfants Tänner de Robert Walser, une grande bouffée de légèreté me monte du bas-ventre. Pas cette légèreté qui divertit, ce spectacle cathartique et télévisuel qui permet d'oublier le dimanche soir le fardeau qu'on rendossera le lundi matin, mais cette légèreté puissante comme le vent qui arase les terrains encombrés de ruines : morale, devoirs, travail, finalités. Simon n'est pas la figure du raté sympathique, du gentil rêveur : il est un élément à l'état nu, un flux. Le reste, l'habillage, c'est-à-dire les mots et les comportements, ne sont que les attributs de cet élément, les motifs du moteur, et ils peuvent varier selon les situations. Deux choses : il y a ce mouvement primordial – ou sous-jacent, comme on voudra – que les humains figurent et tentent de dompter, sous forme de totem ou dans des tableaux abstraits, en dieux ou en éthiques, comme s'il n'était pas précédent à eux, mais second ; puis il y a les manifestations circonstanciées de cette énergie dans la société : ce qu'on appellera les « caractères », les « agencements », les « situations ». Walser, dans une écriture enlevée qui répugne à la correction (ça, c'est ce qu'on sait historiquement), met en scène cette force pure dans des circonstances étroites, voire étriquées, presque sous forme allégorique, et loin de condamner le relativisme de Simon, il va même le couronner par une cette rencontre féminine finale (figure féminine très "fin-de-siècle"). Les contradictions ne sont pas synonymes de lâcheté, mais de sensibilité et d'intelligence, cette intelligence qui ne se complaît pas dans la ratiocination mais se construit selon les rapports (inter legere, c'est surtout « créer des liens »). De cette fraîcheur bienveillante tellement elle est généreuse (et le don de soi, l'anti-thésaurisation de soi aboutit nécessairement à la bienveillance envers les autres et les autres choses) affleure presque un délire jubilatoire qui est aussi un délire jubilatoire noir (je pense à cet épisode du voyage nocturne de Simon). Et ce serait bête de nier la noirceur de la plus grande joie, car la plus grande joie est aussi une solitude et la plus profonde des nuits.

dimanche 8 février 2015

Dario Bellezza, Tutte le poesie (Mondadori)

Ascetico e sensuale e senza tempo
vivo fra piazze e strade di Roma.
(photographie de Dino Ignani)

Les recueils de Dario Bellezza étaient introuvables depuis plusieurs années déjà, et c'est donc avec une surprise enthousiaste qu'on accueille la publication des poésies complètes, Tutte le poesie, chez Mondadori, rassemblées et présentées par Roberto Deidier.
On ouvre – enfin ! – Invettive e licenze, 1971 – Invectives et licences :

Ma non saprai gammai perché sorrido.
Perché fui il pedante Amleto
della più consolatrice borghesia.
Perché non ho combattuto il Leviatano
Stato che vuole tutto inghiottire
nella macchinosa congerie
della sua burocrazia inesorabile.

Ora mi nascono le unghie come ai morti.

Mais tu ne sauras jamais pourquoi je souris.
Parce ce que j'étais le Hamlet pédant
de la bourgeoisie la plus consolatrice.
Parce que je n'ai pas combattu l’État
Léviatan qui veut tout engloutir
dans l'arsenal mécanique
de sa bureaucratie inexorable.

Maintenant mes ongles poussent comme aux morts.


Dario Bellezza est né et mort à Rome. 1944-1996. Roberto Deidier, qui a été son ami et qui a dirigé l'édition critique de ce livre, ne précise pas qu'il était atteint du Sida. Tout comme il ne fait que très peu d'allusions à son homosexualité, peut-être pour bousculer une image qui lui colle à la peau et limite sa réception. Bellezzi a été le jeune protégé de Pasolini qui, comme pour Amelia Rosselli dont il a été un temps le colocataire (et près de qui il est enterré au cimetière acatholique de Rome), lui a permis d'émerger sur la scène poétique italienne. À la parution de Invectives et licences en 1971, le maître Italien salue « le meilleur poète de la nouvelle génération ». Il se lie alors avec les grandes personnalités du monde littéraire romain, notamment Penna, Raboni, Ortese, Moravia et Morante qui feront de lui, à son tour, un personnage incontournable de la poésie contemporaine. Et s'il a été une des figures majeures du jeu des mondanités romaines, il a néanmoins perpétué l'effort pasolinien de découverte et de diffusion de poètes inconnus.
Cette proche ascendance se double d'un goût marqué pour la littérature fin-de-siècle, symboliste et décadente. Fin-de-siècle, Dario Bellezza l'est incontestablement, à sa manière (par sa propre position chronologique du reste), mais aussi par ses thématiques et ses références : son premier recueil, de manière programmatique, débute là où s'achève le poème de D'Annunzio dédié à Andrea Sperelli (Al poeta Andrea Sperelli, dans Chimere, qui est en fait le personnage principal de son propre roman Il Piacere - 1889), double d'un double poétique, et auto-projection du sujet en objet littéraire (l'art et son double : la vie). Bellezzi prolongera donc le dialogue engagé avec cette « âme », dont nous traduirons ici les derniers vers :

Sola io contemplo, sola e senza voce,
un mar che non ha fondo e non ha lido.
O tu che soffri, il tuo soffrire è atroce ;

ma non saprai gammai perché sorrido.

Seule je contemple, seule et sans voix,
une mer qui n'a pas de fond et n'a pas de rive.
Ô toi qui souffres, sa souffrance est atroce ;

mais tu ne sauras jamais pourquoi je souris.

Héritage poétique, continuité historique, construction assez classique – voire maniérée – de la figure du poète souffrant, du poète maudit (que confirmera malgré lui la maladie qui l'emportera), Dario Bellezza est aussi « fin-de-siècle », de manière transhistorique (dans le sens où l'on retrouve à travers les époques des similitudes organiques) parce qu'il est moderne dans son langage et ses rythmes. À mon sens, il est comparable à certains poètes de la Beat Generation et fait penser par plus d'un détail à Ginsberg. La ville, le corps, le désir, l'homosexualité, une certaine rudesse de l'expression, une quotidienneté du vocabulaire qui côtoie, dans des rythmes puissants et saccadés, des topoï poétiques, des archaïsmes même de l'envolée lyrique, du vastes, voilà le drôle de cocktail que l'on apprendra à aimer au fil de ces recueils.

L.S.D.

Sospiravi attendendo che facesse
la sua tossica azione. Te ne stavi

stupito di tanto languore in qualche
sole di solo drogato. La luce nel tuo volto
che io scrutavo e contavo le rughe
che segnavano il tradimento :
le occhiaie della mia perdizione.

O ragazzo, caro ragazzo andiamo
via in questo treno di aria
dalla civiltà che ci bara ; accagliamo
devoti il selvaggio servaggio che è in noi,

nella notte è il silenzio che ci vince
e ci bacia e se tu rimani freddo
è allora colpa mia, della mia bocca
che non ti bacia e non riscalda
le tue labbra di bracia.

Ma guarda, ragazzo mio : la sera
ha tutto in sé ravvoltolato. L'angoscia
è perfetta e nessun'altra può scuoterla
o spossessarla.

Pensa che io ti sono madre e i piccoli
fratelli sono tanti piccoli uccelli
col gozzo pieno di cibo e io sono loro
fratello e la Stazione il Pincio e il Colosseo

non ci riguardano più.


L.S.D.

Tu soupirais en attendant que ça fasse
son action toxique. Tu t'étais

étonné de tant de langueur en quelque
soleil de seul drogué. La lumière dans ton visage
que je scrutais et je comptais les rides
qui signalait la trahison :
les cernes de ma perdition.

Ô mon garçon, mon cher garçon allons-
nous-en dans ce train d'air
de la civilisation qui nous trompe ; accueillons
dévotement le servage sauvage qui est en nous,

dans la nuit est le silence qui nous vainc
et nous embrasse et si tu restes froid
c'est que c'est ma faute, celle de ma bouche
qui ne t'embrasse pas et ne réchauffe pas
tes lèvres de braises.

Mais regarde, mon garçon : le soir
a tout mis sens dessus dessous. L'angoisse
est parfaite et aucune autre ne peut la secouer
ou la déposséder.

Imagine que je suis ta mère et que tes petits
frères sont autant de petits oiseaux
avec le gosier plein de nourriture et que je suis leur
frère et la Station le Pincio et le Colisée

ne nous regardent plus.

(de Appunti – Notes, p.189)

*

Fosse l'ultimo amore il tuo
pure direi a me stesso : « Ama.

Soffrire è godimento, è pena :
tagliarsi le vene è saggio.
Non morire è un passo accorto
che puoi fare per corraggio
se morte è tutto, e nulla
la vita ».

Così ascolto le sirene dell'oltraggio
e tutto il pianto di cui ero capace
ormai fa parte di un viaggio
che non ci riguarda più la mia carcassa.

Ascetico e sensuale e senza tempo
vivo fra piazze e strade di Roma.

Ascolto voci sotterranee che dicono
che il mio giorno è finito. Ma vivo
resto e mi tracscino in vita, cara
vita che persi tutta d'un botto

ferocemente entrando nella vita.

Del resto l'infanzia è lontana,
l'adolescenza sparita : la rappresentazione
è quasi finita. Signori, si chiude !


Ce serait le dernier amour le tien
je dirais quand même en moi-même : « Aime.

Souffrir est une jouissance, est une peine :
se tailler les veines est sage.
Ne pas mourir est un geste prudent
que tu peux faire par courage
si la morte est tout, et que rien
est la vie ».

Ainsi j'écoute les sirènes de l'outrage
et toutes les larmes dont j'étais capable
désormais font partie d'un voyage
qui ne regarde plus ma carcasse.

Ascétique et sensuel et sans temps
je vis entre les places et les rues de Rome.

J'écoute les voix souterraines qui disent
que mon jour est fini. Mais je vis
je reste et je me traîne dans la vie, chère
vie que je perdis tout d'un coup

férocement en entrant dans la vie.

Du reste l'enfance est lointaine,
l'adolescence a disparu : la représentation
est presque finie. Messieurs, on ferme !

(Appunti – Notes, p.191)

*

Saresti morto di AIDS
poeta assassinato
se fossi ancora restato
fra i vivi incerti

chi ti piange è perduto
al ricordo e al passato.

Tu serais mort du Sida
poète assassiné
si tu étais encore resté
entre les vivants incertains

qui te pleure est perdu
au souvenir et au passé.

(Il nulla – Le néant, p.653)

*

Comme nous avons par ailleurs traduit Amelia Rosselli, nous finirons cette première série de traductions par une autre poésie d'Invectives et licences :

AD A.R.

« Sono una iena che ha denunziato il suo rivale.
Ma senza di te non ci potevo stare. L'ho denunziato
sì, senza stile, alla benedetta polizia, per droga

e il permesso di soggiorno gli hanno tolto, non
gli hanno torto neppure un cappello. Faceva

il pittore a Piazza Navona e tu dicevi
che era il più grande pittore del mondo ! »

À A.R.

« Je suis une hyène qui a dénoncé son rival.
Mais sans toi je n'y serais pas arrivé. Je l'ai dénoncé
oui sans style, à la police bénie, pour détention de drogues

et ils lui ont retiré le permis de séjour, ils n'ont
même pas touché un cheveu de sa tête. Il était

peintre place Navone et tu disais
que c'était le plus grand peintre du monde ! »

*

Roberto Deidier signe l'appareil critique de cette édition, une introduction analytique, riche et précise, une bibliographie critique très complète, un travail sérieux et teinté d'une mélancolie intime, d'une sensibilité touchante. Un grand merci, donc, pour ce livre attendu depuis des années.