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samedi 12 janvier 2019

Reliefs d'une consommation culturelle, le 10 janvier 2019


Les Destinées de Vigny. « La mort du loup ». Ce qu’on ne pouvait lire au lycée : le récit paraissait contraire (le paraît encore, dans une large mesure) à la poésie. La mort édifiante du loup avait quelque chose de trop spectaculaire, et par suite de trop facile. C’est toujours le cas. Malgré son héroïsme inutile (sympathique parce qu’inutile – bientôt dandy). Cette morale, qui hésite entre la révolte et le stoïcisme, qui se teinte d’une nuance assez originale de fait, entre en opposition avec les lamentations de Chatterton et avec ses larmoiements. « Le loup » date de 1838 (même s’il est daté de 1843), Chatterton de 1835. Contradiction qui est plus une richesse qu’une incohérence.

La séquestrée de Poitiers, d’André Gide. Les chroniques judiciaires de Gide sont peu lues, et même peu connues je crois. Drôle de retournement dans ce livre presque policier : alors qu’on condamnerait unanimement la famille de Mélanie Bastian pour l’avoir maintenue dans un tel état de dégradation (à plus de cinquante ans, considérée comme malade mentale, elle vivait nue, dans ses déjections, la fenêtre condamnée), le récit nous invite à relativiser notre premier élan pour considérer la possibilité qu’une telle situation n’a finalement rien de criminel, ou ne l’est pas nécessairement. C’est, du reste, ce qu’a jugé la cours de Poitiers. La « schizophrénie » de Mélanie Bastian (j’emploie le terme faute de mieux) offre, pendant les interrogatoires, des réponses d’un mécanisme passionnant, que Gide ne prend cependant pas la peine de retranscrire entièrement, et qu’il balaye comme n’ayant pas de sens. Dommage. La mort de sa mère, octogénaire, en prison parce qu’emprisonnée (nous dirions aujourd’hui « en garde à vue ») ne semble émouvoir personne (peut-être à cause de son caractère et de ce qu’elle a accepté de laisser faire). Il me semble cependant que c’est choquant.

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Récit de courtisane, typique du XIXe siècle. Comme un film de genre qu’on irait voir au cinéma pour se reposer. Un peu trop facile quand même. Et puis le père avait une tout autre envergure : ses sacrifices pour couvrir la campagne des Mille de Garibaldi reste un épisode qu’on ne rappelle pas assez par exemple. On comprendra pourquoi.

En cherchant un texte sérieux sur Aliénor d’Aquitaine, on tombe sur des livres d’Yvan Gorbi et de Michel Onfray. Par curiosité : La force du sexe faible. Contre-histoire de la Révolution française. Avec toutes ses bêtises, son agressivité, ses saillies de congestionné, ouvrir un livre de Michel Onfray est difficile. Sa tête ultra-médiatique est rebutante. Il nourrit plus que ceux qu’il critique le système qu’il critique. Et puis il y a sa violence, toujours très moche. Cet essai commence – c’était immanquable – par une diatribe. Contre Robespierre. Et, à partir de lui, contre Badiou, Zizek (qui a écrit – je l’ignorais – cette phrase : « Notre tâche aujourd’hui est de réinventer une terreur émancipatrice. » qui rappelle celle, bien meilleure, bien plus franche, bien plus profonde, de Guy Debord dans Potlatch : « Ce qui manque à tous ces Messieurs, c’est la Terreur ! »), un tas de morts plus ou moins connus, et bientôt tous les Arrageois qui se sont prononcés pour la création d’un musée Robespierre dans leur ville (un musée n’est pas – ou ne devrait pas l’être – nécessairement un encensement et une glorification : la musée de la Guerre à Ypres l’illustre à merveille), qui sais-je encore… Peu importe le propos de départ, tout le monde peut se prendre une salve au passage. Loin, très loin le temps de Théorie du corps amoureux où le propos n’était pas bouffi de haine grasse. Les émissions de cet été sur Jésus, interceptées au hasard des routes estivales en voiture, avaient quelque chose de comique dans ces raccourcis dont le seul raccord était l’exécration. Dommage : un peu d’humilité et plus de bienveillance auraient rendu, sinon son œuvre, du moins son action favorable. Les prises de position dans des débats érudits (ici l’implication de Robespierre dans les exactions révolutionnaires à Nantes) se fondent toujours sur des lectures hâtives d’archives qu’il présente invariablement comme « imparables », et dont il ne donne presque jamais les références précises. Il conclue à partir de dates de discours ou de lettres, et y revoie par phatèmes son lectorat (« Allez lire, vous verrez! »). Il frôle la mauvaise foi dans sa démarche, et, plus qu’autre chose, c’est déjà fatigant. On n’est à l’opposé d’un François Furet ou d’une Mona Ozouf, qui sont pourtant ses références. Les notices, enfin, sont maladroites, par cette suite assommante d’informations factuelles qui, en l’état, sont inutilisables par les néophytes.

À lire : Varlam Chalamov.

jeudi 3 janvier 2019

Reliefs de la consommation culturelle, le 30 janvier 2018

Il est impossible d’évoquer tous les produits culturels qui nous occupent l’attention, volontairement ou non, autant qu’en dire quelques mots, qui seraient comme l’ébauche d’une analyse critique, ou celle de leur « appropriation » (une partie du processus d’appropriation qui ne peut être que complexe, dans le sens de la pensée complexe, et holiste).

Aimé Césaire. Le blâme est toujours plus simple que l’éloge. Rien de plus grand qu’Aimé Césaire. Dire cela n’est rien dire. Discours sur le colonialisme, Cahier d’un retour au pays natal, Laminaire.

Ils parcourent l’Europe de Claude Bouheret. En plus de rappels précieux (les chers Nazaréens, Keats et Shelley au pied de la pyramide, les époux Browning, Théophile Gautier à Moscou…), des découvertes saisissantes : Mary Wortley Montagu, Elizabeth Craven, Margaret Power, Astolphe de Custine.

Par curiosité, parcourir les vidéos culturelles (c’est-à-dire littéraires, artistiques et historiques) sur Youtube, puisqu’il paraît que c’est le premier média du monde occidental. Peu de choses, somme toute, en français, surtout comparé à la profusion des contenus en langue anglaise. Une chaîne d’histoire parmi d’autre, au hasard, avec un documentaire d’une heure sur Clovis (le premier d’une série qui mène jusqu’à Napoléon III). Il date de 2017 mais semble d’un autre âge : reconstitutions avec décors et costumes à bas prix, montages visuels animés à partir de manuscrits, de gravures ou de tableaux, musique emphatique. Ridicule. Rien n’a changé depuis quinze ou vingt ans ? Dans un sens, c’est rassurant de voir que malgré les années qui nous ont propulsé dans le futur (Akira se passe en 2019 – dont les prospectives fascisantes en démocratie se révèlent d’une terrible justesse), nous sommes toujours dans le passé. Le propos non plus n’a pas changé : Mérovée, le roi mythique, qui a pour fils Childéric dont on conserve l’anneau qui le désigne comme roi, Clovis et Clothilde, le vase de Soissons (parabole assez pauvre de la politique mérovingienne), le baptême, les lois saliques. Drôle de sensation de faire émerger une époque profonde, où tout cela avait déjà été raconté. Mais quand ? En primaire ? Au collège ? Le récit d’une identité nationale. Les Grecs étaient autant impressionnés par les mythes de l’Iliade et de l’Odyssée, et, pendant des siècles, l’histoire romaine imprimait les esprits. Il est doux de raconter toutes ces histoires aux enfants : mieux que les fadaises de Walt Disney, les histoires (aussi précaires puissent-elle être – et ce sont même ces approximations d’une réalité qui en font tout le prix) de l’Histoire nous accompagnent jusque dans les rues quotidiennes.

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Parodie de l’autre. Un sarcasme virulent qui la réduit à un pamphlet. Qui affirme donc son impossibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? La grande Olympe de Gouges n’avait pas d’illusions sur l’espèce humaine, et encore moins sur l’ordre patriarcal. Sa virulence désabusée a quelque chose de sadien, et, d’une certaine manière, donnera Cioran. Le dessin de Catel, dans le roman graphique qui porte son nom, aux éditions Casterman (le scénario est de José-Louis Bocquet), maintenant que j’y repense, lui prête cette acerbité dans le sourire. Une face corrosive, assez éloignée du propos (des paroles qu’elle tient), qui traduit bien la tonalité de ce texte : « Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? », « rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. »

Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji, aux très belles éditions Allia. Rappelle fort Voyage au bout de la nuit de Céline. Parce que Takiji, comme Céline, puisent chez Barbusse. Céline se fera antisémite, Takiji mourra à trente ans, en 1933, torturé par la police.

Émission « La Compagnie des auteurs » (Mathieu Garrigou-Lagrange). Peu importe l’émission : la croyance dans le jugement de la postérité me semble la plus naïve, mais aussi la plus exécrable, des superstitions littéraires. Au titre qu’un auteur serait aujourd’hui tombé dans l’oubli, ou demeuré inconnu, il serait médiocrité, voire nul. Ainsi les prix Goncourt qui n’auraient pas survécu dans la mémoire littéraire publique seraient de mauvais romans. Deux choses. D’abord l’histoire littéraire, mais surtout l’histoire de l’art, sont plein d’exemples d’artistes tombés dans l’oubli, repiochés à la faveur d’un caprice, devenus superstar aujourd’hui. Ensuite, c’est encore souscrire à une valeur du jugement transcendant que de croire à la justice de la postérité. Mythe littéraire par excellence (le poète maudit sera vengé par son succès posthume). Mais entaché d’un substrat idéaliste mortifère. Le succès est le résultat d’un processus de sélection d’un système ou une institution à un moment donné : les critères de ce succès changent continuellement, aucun n’est transcendant à la relativité des structures. Ce qu’on aime aujourd’hui, on le dénigrait hier, on le dénigra encore ; ce qu’on dénigre sera de nouveau encensé. Ces volte-face sont même de plus en plus rapides : en l’espace d’une vie, on redécouvrira, méprisera et encensera de nouveau le Classicisme, le Maniérisme, le Baroque ; Caravage, Greco, Guido Reni, Anatole France, Paul Valéry, Sartre… Et il faut espérer qu’on redécouvrira enfin toutes les femmes que notre histoire littéraire aussi stupide que les institutions qui la portent dénigrent encore…

dimanche 23 décembre 2018

Reliefs d'une consommation culturelle (le Louvre-Lens), le 23 décembre 2018

L’autre jour, le Louvre-Lens. Horrible musée. Musée didactique. Preuve de plus, si besoin était, que l’art (et la culture en général), loin d’être un moyen d’émancipation, n’est qu’un attribut du pouvoir institutionnel et de sa domination.
Ce n’est pas tant le contenu, donc, que le cadre qui est insupportable. Gaver comme des oies des générations entières d’élèves avec des œuvres avilies. L’avilissement des œuvres est la première étape indispensable à la fabrication des futurs travailleurs dociles. Et le musée (celui de Lens, le plus abouti) est l’usine de cette double opération : destitution et dégradation des œuvres ; programmation des jeunes individus.
Le processus de destitution et de dégradation des œuvres est simple : c’est l’« open space ». On atténue le plus possible la présence de l’oeuvre, en abolissant toute mise en scène particulière. L’oeuvre est perdue au milieu d’autres œuvres, arrachée à tout contexte matériel, à toute scénographie, à tout environnement, sinon celui aseptisé d’un hôpital muséal. Cet « open-space » est digne de l’entreprise et de la « start-up ». La fameuse « galerie du temps » devient un véritable hall de gare, où toute concentration est rendue impossible à la fois par le bruit et par les perspectives parasitaires où le regard est constamment soumis à des stimuli puissants. Cette confusion est d’ailleurs revendiquée par les concepteurs du lieu : ce n’est pas l’expérience de l’oeuvre qui compte, mais sa rencontre avec les autres œuvres. De fait, si les œuvres se rencontrent peut-être entre elles, nous ne pouvons, nous, les rencontrer. Pas d’expérience de l’oeuvre. Pas de rencontre possible. Pas d’envie de rester devant l’une d’elles : la configuration de l’espace privilégie le zapping, la vitesse, la vue d’ensemble. Des qualités entrepreneuriales, économiques, capitalistes. Rien d’humain là-dedans.

Même au niveau du contenu, si nous voulions en parler, beaucoup de défauts seraient à déplorer.
Peu d’oeuvres, toutes choisies attentivement pour qu’au moins un artefact de chaque grand genre ou courant soit présent (il y a une idole des Cyclades, un vase grec, une momie égyptienne, un Raphaël, un Rembrandt…). Ce principe de ponction qui se veut très intelligent est tout à fait absurde. On ne peut se familiariser avec une période qu’en se confrontant avec le plus d’artefacts possibles (sans parler de la nécessité des textes d’époque, comme des interprétations historiques). Un lent et long apprivoisement – mutuel, pourrions-nous dire – de l’oeuvre et du spectateur.
Il y a ensuite de très nombreuses approximations dans l’ordonnance spatio-temporelle des collections. L’honnêteté aurait exigé la rigueur. Horizontalement, les œuvres sont censées appartenir à la même époque, à gauche l’ouest, à droite l’est. Plus on avance dans la galerie, plus on avance dans le temps, sans que le choix de l’anamorphose soit respecté dans les distances. On trouvera donc des œuvres, sur la même ligne temporelle, qui ont plusieurs siècles d’écart, mais peu importe : c’est l’idée qui compte, le petit côté ludique de la chose !
On comprend bien que le but n’est ni la rigueur scientifique, ni la sensibilisation à l’art, mais bien une volonté d’esbroufe, une démonstration écrasante de moyens pour stupéfier l’individu et le réduire à la soumission de croire et d’accepter ce qu’on lui apporte, si généreusement, par-delà les époques et les frontières… Adhérer à une vision officielle de l’art, de la conservation, de la « mise en valeur » (diffusion), de la construction d’une identité culturelle nationale.
C’est le passage à marche forcée de classes entières, autant fois qu’il le faudra, pour reconnaître la grandeur de l’État dit républicain français.
Nous pourrions sans doute aller plus loin encore dans l’analyse. Le Louvre-Lens est un triste prétexte. La politique de décentralisation est bien factice. Il s’agit là encore d’affirmer l’appartenance de régions limitrophes à une « culture commune », c’est-à-dire parisienne. La lecture des vestiges archéologiques, tout au fond, loin de souligner les différences et les résistances, offre une vision harmonieuse de progression vers une unité nationale, en prenant appui notamment sur le syncrétisme permis par Rome, devenu parangon universel de l’Empire doux, et ancêtre de tous les territoires européens.

Quel « musée », alors, proposer ?
Il faudrait que les musées soient des niches, des lieux presque secrets, dont on ne parlerait jamais, si ce n’est de bouche à oreille. L’exact contraire de la publicité, de l’efficacité, de la vente, de la marchandisation.
Il faudrait des espaces contigus, chantournés, où la rencontre serait intime et privilégiée. Il faudrait enterrer certains musées. En ménager d’autres au fond des forêts, ou dans de vieilles maisons au beau milieu des rues commerçantes, comme un arbre dont les racines s’enfonceraient plus profondes que les considérations marchandes. Des lieux préservés de l’argent, du pouvoir, où celles et ceux qui y officieraient n’auraient rien à voir avec l’État ou le Marché. L’oeuvre, dans sa propre dénonciation de ses rapports avec le pouvoir et l’argent qui sont, la plupart du temps, à son origine, offrirait dans ce contexte inactuel une voie de dépassement de la situation qui étouffe l’individu contemporain.
Mais on comprend bien que ce n’est pas là l’objectif de l’État.

samedi 15 décembre 2018

Notes de consommation culturelle du 13 décembre 2018

Lecture d’un très bon article d’Emmanuelle Poulain-Gautret sur le roman épique Florence de Rome. Entre topoï épiques et présence d'individualités fortes.
Importance capitale de la littérature médiévale. Un autre monde, une autre mentalité – qui demande une extraction sévère de sa propre position. Malgré les études universitaires, terre sous-exploitée.
Souplesse de cette langue qui féminise facilement. Qui combine, adapte, varie sans honte.

Le Secret des Troubadours et La Clé de Rabelais de Joséphin Péladan. Édition Delphica. Qui demanderaient une plus attentive habitude pour en saisir tout l'intérêt.
Introduction d’Emmanuel Dufour-Kowalski, intéressante quant à l’inscription historique de Péladan.
J’y découvre qu’on a féminisé « peintre » en « peintresse ». Tout est possible, et j’en suis bien heureux. (Une émission de Jean-Noël Jeannenet, avec Bernard Cerquiglini, auteur de Le ministre est enceinte (et aussi de L’Invention de Nithard, qu’il faudra lire), rappelle combien il est idiot de persévérer dans le masculin de mots qui peuvent être féminisés). La morgue d'un Gérard Longuet interpellant une ministre par un "Madame LE ministre" prouve combien des gens comme lui, sénateur, ancien ministre de l'Intérieur, ne devraient pas être là, n'auraient jamais dû arriver à cette place. Si je n'énonce rien de très original, sans doute il n'est pas mauvais de le rappeler, avec une conviction calme.
Ne pas oublier, donc, Louise Abéma (1853-1927) et le cénacle des Oeillet Blancs. (tant de choses à se rappeler, et surtout sur ce sujet auquel il faudra aussi consacrer le temps nécessaire).
Richard Khaïtzine. Un rosicrucien sans doute aussi, mystique professionnel, spécialiste de Raymond Lulle et Albert le Grand. Drôles d'énergumènes. Sans grand intérêt à vrai dire. Me font penser à ces auteurs de la littérature "pop" qui publient des réflexions érudites, mais totalement idiotes, et vides, et pernicieuses même quant aux conséquences sociales (l'industrie culturelle toujours...) qui ont pignon sur rue, qu'on encense, qu'on vend si bien, et qui sont si fiers de leur profondeur de miroir.
Plus sympathiques, les obscurs et les mages du XIXe siècle, Aloysius Bertrand, ou Eliphas Levi qui est l’aïeul d’Olivier Cadiot (m’a-t-il appris quand je le rencontrai à Cambridge lors d’une lecture).

mercredi 12 décembre 2018

Note de consommation culturelle du 12 décembre 2018

Entrepris la lecture de Il Capitano di lungo corso di Robert Bazlen, acquis cet été à Trieste. Fable à l’italienne, forte. Rappelle Italo Calvino (dont Martin Rueff vient de retraduire la trilogie I nostri antenati – je ne sais pas pourquoi il ne s’est pas attaqué plutôt à Gadda). Roman à l’état de notes.
Lecture des lettres éditoriales aussi : dommage que l’édition d’Adelphi n’en présente qu’une sélection. Quelques bonnes intuitions, mais la plupart du temps, il faut bien avouer qu’il est pétri de préjugés. L’ampleur de l’incompréhension de Bataille est toujours aussi saisissante. Ce n’est pas la seule. Doit nous interroger, bien sûr, sur nos propres jugements, mais surtout sur tout jugement.

Lecture des œuvres d’Adam de la Halle (dans le texte le plus possible). Plaisir franc.

L’Histoire des Etrusques de Jean-Marc Irollo. Sur la tablette : la lecture papier serait plus agréable.

L’ère du soupçon de Sarraute. Comme un retour sur les bancs de la fac. Impression à dépasser.

Le début de Putain, assez décevant. Il faudrait pousser, mais rien que le sujet m’horripile. Peut-être faudrait-il mieux rentrer dans l’oeuvre d’Arcan avec Folle ?

Il faudrait peut-être que je cite aussi les émissions, au du moins les sujets d’émission que j’écoute durant les longues heures quotidiennes de voiture. Mais, à vrai dire, je ne sais pas ce que j’en retire. Les résumer les fixerait.

La restitution des manuscrits à l’Islande par le Danemark en 1971. De la collection d’Árni Magnússon, le Livre du roi je crois et un codex. Les noms m’échappent.

Sur Michel Foucault et La folie à l’âge classique.
Tout devrait être lu de Foucault ; lu et étudié. D’une intelligence infinie. D'une méthode impeccable.

Sur le Japon et son nationalisme. Qu’en ai-je retenu ? Cela m’a juste rappelé le sanctuaire Yasukuni. Vivre au Japon...

Une émission sur l’homme de Néandertal où l'on remet en question, notamment, l’Afrique comme « berceau de l’humanité ». On ne peut que multiplier les conjectures sur l’apparition de l’humain sur Terre, comme sur l’apparition de l’écriture : l’émergence de multiples foyers, et comme une apparition diffuse, simultanée, parallèle au moins, est celle qui plaît le plus, mais elle n’a rien de prouvé, et ne le sera sans doute pas avant longtemps.

Sur Orban, la Hongrie et le nationalisme européen. (Dans l'émission de Christine Ockrent, qu'Hervé Guibert nous apprend avoir été la "chouchou" de Michel Foucault...!). La volonté de transformer l'Europe par l'intérieur, après avoir voulu en sortir. La mise au plus mal de la vision internationaliste qui devrait être redéfinie. Pourquoi si peu de vitalité dans la pensée émancipatrice, alors que les courants fascisants sont si dynamiques ? Le capitalisme, qu'on croyait attaché à la démocratie, est en fait germinalement défini par le totalitarisme, ou le fascisme (ces termes seraient à redéfinir aussi). A noter aussi, cette histoire stupéfiante de Jarosław Kaczyński qui a remplacé son frère jumeau, assassiné semble-t-il par les Russes en 2010 (Lech Kaczyńsk), dirigeant de facto actuellement la Pologne (même s'il n'est pas le président officiel), dans un rapprochement avec les assassins de son frère !
Sur Edgar Poe. Sa vie, la vision induite par Baudelaire qu’on en a.
Sur Venise, les Tiepolo père et fils.
Sur les Nadar, dont la brouille familiale.
Sur Schiele dont les paysages ont inspiré Hundertwasser, ce que je ne m’étais, je crois, jamais formulé (mais j’ai peut-être oublié).

Et puis il y a eu le cours à préparer sur l’art médiéval : Byzance, les Mérovingiens, l’art carolingien, l’art roman, l’art gothique. Pour en finir avec l'idée que le Moyen-Âge est l'âge de l'obscurantisme.

dimanche 25 novembre 2018

Note de consommation culturelle (25 nov 18)

Continué à lire, hier, Prismes d’Adorno. Le premier article « Critique de la culture et de la société » est sans doute un des textes les plus éclairants sur la situation européenne contemporaine. « Splengler après le déclin » est non moins passionnant. Mais j’en dirai autre chose ailleurs.



Ai continué, hier aussi, Daoud Kamel. Pénible.



Pour ne pas rester sur cette mauvaise impression, j’ai lu, avant de sombrer, L’Art d’aimer de Pierre-Joseph Bernard. Poète du XVIIIe obscur. C’est léger mais pas vide.

Je me renseigne. Voltaire, sans ironie peut-être (ce qui paraît tout de même douteux), qui l’aimait bien, dit-on, lui donna le surnom de Gentil-Bernard qui lui vaut presque de pseudonyme. Après une jeunesse modeste, entre guerre et rimailles, il devint riche et s’abandonna, lis-je, à la bonne chère. À tel point qu’il en devînt gâteux et en mourut. Belle destinée.



Avant cela, j’ai regardé Come back Africa de Lionel Rogosin.

Un de ces films dont on se dit que tout le monde devrait le voir.

Un peu comme Storia d’amore e d’anarchia de Lina Wertmüller (à moins qu’on ne le souhaite que pour nos amis), ou encore la plupart des films de Fassbinder (on voudrait que tout le monde – nos amis – voit Berlin Alexanderplatz). Et d’autres qu’il est difficile de mobiliser sur l’instant.

En tout cas, c’est pour cette raison qu’il me tient à cœur de le citer dans ce journal qui devait porter, originellement, sur mes lectures, mais que je sens devoir porter sur toutes les formes de création qui m’occupent, ou, s’il faut le dire avec les termes de la société, toutes les productions « culturelles » qui me parviennent.
Je pense au livre de Martin Rueff, Michel Deguy, situation d'un poète lyrique à l'apogée du capitalisme culturel. Tout le problème est là. Décortiqué chez Adorno.



Ainsi, il faudrait aussi que j’évoque toute la musique que j’écoute. Mais n’est-ce pas alors tomber dans le vice ou la névrose de la volonté de complétude ? Qui s’ouvre comme un gouffre et un grand vide ?

Charpentier.

Mais surtout Berio. Les sequenze de Berio. Dont fut proche Amelia Rosselli. Oubliées depuis quinze ans peut-être. Comment ai-je pu oublier cela ? Qu’as-tu fait de ta jeunesse si tu as oublié cela ?

Et puis, dans la foulée d’une écoute hasardeuse, les Folk Songs (si connues), puis John Cage (In a landscape, morceau trop doucereux).

Je vois défiler des noms d'une vie engouffrée. Schnittke. Découvert en butinant par hasard dans le bac de la musique contemporaine d'une médiathèque – avant Internet. Schnittke qui enfonçait dans la nuit la plus noire. Sans oser le réécouter, quinze, dix-sept ans plus tard. Je n’aimais pas beaucoup les cordes, les violons. Et pourtant j’y revenais, comme pour mieux comprendre pourquoi je n’aimais pas cela, ou plutôt pourquoi, malgré cette irritation, j’aimais cela. D’une certaine manière, c’est la même chose quand on se sent proche de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on croise peu, mais régulièrement : il y a nécessairement une raison qui pourrait être analysée, mais on a beau se concentrer, cela nous échappe. Ou l’ensemble des causes est si foisonnant que l’effet balaye la raison qui s’efface derrière une impression large et prenante. La vague qui déborde la digue. Et même si ma capacité d’analyse était plus puissante, et que je pouvais analyser à la fois les particularités et l’ensemble, l’effet serait toujours sur moi le même. Il est triste d’entendre dire que l’analyse tue l’effet. Et peut-être même est-ce erroné : autre chose vient tuer l’effet. L’ennui. Ou plutôt la superficialité de la fascination première. On peut savoir jouer son morceau préféré, le comprendre, et en être toujours fasciné. C’est même une fois épuisées toutes les formes de l’appropriation que la fascination prend toute son ampleur. Au bout de la raison.

samedi 24 novembre 2018

Notes de consommation culturelle (24 nov 18)

Le Promontoire d’Henri Thomas.
Un envoûtement. Un poison lent. Une fascination du lieu précis. La foule indifférenciée, indénombrable des habitants de Lormia, à part quelques noms.
Des personnages forts, beaux, profonds.
Une écriture fouillante.
On voudrait en parler, mais on n’a rien à en dire : il faut le relire – ou simplement le garder par devers soi. Et, à l’occasion, le conseiller.

La Rue est un rêve de Claude Pélieu (Beat Generation).
Beau titre.
Foisonnant.
Cherche la belle image moderne. Cherche à renouveler le geste rimbaldien – son élan.
Le Journal-poème a quelque chose d’un peu lassant à cause de l’énumération fade. Malgré les éclairs.

Dix ans d’Action Directe de Jean-Marc Rouillan.
C’est la rencontre avec l’activiste au local de la CNT vendredi dernier qui a donné envie de lire son témoignage. Ai commencé hier, repris ce matin.
Bonne introduction par Thierry Discepolo.
Rhétorique un peu trop marquée par un vocabulaire consacré. Mais qui n’est pas tributaire d’un vocabulaire consacré ? Le propos, qui se veut ostensiblement cohérent, l’est. Pragmatique. Incisif. Bouleversant même.
Il y a longtemps sans doute qu’un ouvrage de cette importance n’a pas été publié : un témoignage d’un des principaux acteurs des mouvances radicales des années 70 et 80.
Malheureusement le silence qui lui a été imposé (Jean-Marc Rouillan a été renvoyé en prison dans les années 2000 pour une simple interview) a contribué à ce qui était recherché par là : l’étouffement des voix révolutionnaires, au profit de partis et d’organismes de compromission qui, bon gré mal gré, ont entériné un état de choses qui n’aurait pas dû avoir lieu.
Certainement ce livre portera ses fruits.

Journal d’un critique d’art désabusé de Michel Ragon.
Ce journal commence en 2009. On y rencontre les plus grands noms de l’art contemporain, surtout d’hier. Intérêt scolaire : rappelle des noms oubliés, donne vie à des noms mal connus, nourrit nos connaissances anecdotiques. Mais, pour l’instant (je l’ai commencé hier aussi), rien de saisissant. Réflexions éculées et convenues, aucune conscience socio-politique et « artisticonomique ». Mais peut-être cela va-t-il évoluer.

Meursault, Contre-enquête, de Daoud Kamel.
Ai commencé le livre de Daoud Kamel tout à l’heure. Le finirai sans doute dans la journée, ou d’ici mardi.
Le premier chapitre un peu confus. Comme une suite de fragments mal cousus.
Se concentre beaucoup sur le style de Camus. Le sien, à part dans quelques passages étranges (celui sur la ville lubrique, où une figure de vieille prostituée côtoie une énumération d’arbres - mais Daoud Kamel est passablement salace, qui a publié tout récemment un livre sur Picasso), est assez rebutant. Une oralité maladroite. Peut-être que cette première impression s’estompera au fil du livre.
Toutefois, l’idée de réhabiliter « l’Arabe » est bonne. Pédagogiquement.