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samedi 7 décembre 2019

La hideur de Voltaire

Voltaire jouit du même privilège que Victor Hugo : il a tant écrit qu’on trouvera nécessairement chez lui des choses intéressantes. « Choses intéressantes » et non pas « belles choses » car il ne semble rien de plus éloigné de Voltaire que la beauté et son soucis. Ce n’est pas tant que le « beau » ne serait pas à l’honneur au XVIIIe siècle, rien n’est moins faux, mais l’utilitarisme voltairien le méprise1. Plus encore qu’un parti pris intellectuel, le goût voltairien y est étranger. Qu’on lise (il est impossible de tout lire, à moins d’y perdre son temps) des passages de La Henriade, les fameux contes philosophiques, un peu de son théâtre (Zaïre), on trouvera du juste, du bel esprit, de « l’intéressant » (qui signifie aussi « émouvant » au XVIIIe siècle et qui a toujours, chez Voltaire, son sens moderne), mais qui y débusquera du beau ? « Admiration et plaisir », voilà ce que Voltaire oppose au « beau »2. Voilà ce qui est, en effet, bien plus compréhensible, et qui ne va pas fricoter, soit par paresse (puisqu’on l’invoque quand on ne sait pas définir précisément) soit par mysticisme, avec la « métaphysique » et ses idoles. Et, par là (comme par quelques ailleurs), on salue volontiers Voltaire. Mais ce n’est pas tant pour échapper aux pièges des arrières-mondes que Voltaire renie le beau, que parce qu’il aime le laid.
Pétris de XIXe siècle comme nous le sommes, de Charles Baudelaire, de Joris-Karl Huysmans, et encore, au XXe siècle, de Georges Bataille, nous faisons du laid quelque chose de beau. Des fleurs du laid, du laid de l’extase, du laid apophatique. Mais le laid de Voltaire n’est pas sublimé, n’a pas besoin d’être sublimée, refuse d’être sublimé. C’est du laid à l’état brut. Dérangeant, grossier, vulgaire, immonde, cru.
Prenons, puisque tout le monde connaît, Candide.
Candide est d’une laideur assommante. Tout se cristallise dans Cunégonde. Ce personnage de jeune fille, dans une parodie cruelle, qui est une satire autant du genre romanesque que de la femme elle-même (et parmi les énigmes les plus épaisses qui entourent l’amant, pendant quinze ans, d’Émilie du Châtelet, celle de sa misogynie n’est pas la moindre3), fait l’objet de toutes les pires les pires saletés, les pires saloperies qu’on peut énoncer. Viol, mutilation, bassesse. Jusque dans son prénom. Du Sade avant l’heure, mais sans l’entreprise de destruction essentialiste sadienne (quoique?), mais avec une complaisance dans le sordide qui ne peut qu’étonner. Difficile de pointer par un terme adéquat le comportement de l’écrivain (nous ne jouerons pas ici le jeu narratologique) à l’égard de Cunégonde : on voudrait dire « gauloiserie », et cela renverrait au moins à la tradition du fabliau et à l’ascendance de Rabelais sur Voltaire, ce qui serait pertinent. On voudrait dire « sordide », mais depuis les « sordissimae » de Pascal Quignard, le terme paraît trop valorisant pour l’attitude voltairienne. Cette gêne lexicale confère à la chose un intérêt qu’elle ne semblait pas avoir jusque-là. C’est cru. C’est sale. C’est laid. Une fois n’est pas coutume, c’est Alfred de Musset qui nous offre sans doute le juste vocable, que Valéry même citera : « hideux »4. Oui, Voltaire est hideux. Et c’est presque une preuve contre le système platonicien qui, en prétendant que le Bien est le Beau, refuse qu’on fasse du Laid sans vouloir, in fine, un Beau, comme on ne peut désirer le Mal sans penser, in fine, que c’est mieux que le Bien, et donc qu’il s’agit toujours, en faisant le Mal de faire le Bien. Ici, c’est laid et c’est bien. La distinction est salvatrice.
Fallait-il en passer par là ? Et même : n’est-ce pas échouer par une réussite trop parfaite ? En tous cas, un inconvénient s’impose : si la valeur d’une œuvre vient de l’« admiration » et du « plaisir », la laideur contrecarre la première et déjoue le second.
On pourrait alors faire du « beau » une utilité. C’est le De Natura rerum de Lucrèce. La comédie de Molière, un principe du Grand Siècle : placere et docere, « plaire et instruire ». Mais c’est bien à cause de la « beauté » que le principe d’utilité échoue. Par la beauté que tout objectif ou volonté utilitariste dégonfle. Or, toute l’ambivalence réside dans ce phénomène : rien n’entrave plus l’objectif d’être utile que la volonté d’être utile. Certainement on ne sera jamais autant utile à l’humanité (puisqu’il s’agit de cela ici) qu’en évitant d’être utile. Toute finalité est une souffrance, une violence, une domination. Toute finalité impose un « principe », et tout principe (archè) est une torsion, une torture. Rien n’est inutile en soi, même ce qui prétend l’être, et il m’a toujours semblé qu’aucune tendance artistique n’était si puissamment politique que L’Art pour l’Art.
Nous ne nous aventurerons pas dans le labyrinthe des définitions du « beau ». Et nous nous astreindrons à quelques banalités fortes, comme peut-être celle-ci. Le beau est l’amour. L’attraction absolue, c’est-à-dire déliante, jusqu’à extraire le « soi » du « moi ». L’énergie vitale qui fait se mouvoir le soleil et nous autres étoiles : le « soi »). La particularité sociologique : le « moi ». Le « moi » est toujours incomplet, discontinu, enclavé. Souvent frustré. Si on veut, on peut dire que le beau nous hypnotise. Une transcendance toute matérielle, simplement matérielle5. La concentration en nous de l’énergie est si puissante qu’elle évide les données du moi (même si, évidemment, sans ce moi, il n’y aurait pas de « beau » : comment peut-on concevoir de « puissance » sans « forme »?). Elle l’évide dans une mesure plus ou moins grande et complète, ne trouvant peut-être (mais ce n’est pas sûr) son accomplissement dans ce qu’on a pu appeler la « petite mort » (l’abolition de la forme « moi » nous réduit à l’état médicalement végétatif, et, à son terme, à la mort). Mais, dans l’état d’hypnose ou d’extase, l’énergie moule notre conscience à sa dimension. Ainsi, en nous vidant, nous sommes remplis. Nous sommes remplis et nous sommes autre. Il nous fait autre. Il nous fait l’Autre. Nerval, l’Autre par excellence, est la Beauté par excellence. Et Rimbaud n’a-t-il pas saisi l’aporie de ses affirmations adolescentes en arrêtant d’écrire ? Car même les Comprachicos qui se cultivent les verrues sur la face sont beaux : ils sont épiques, lointains, ils nous invitent à ne plus être nous.
Or Voltaire est le « moi » par excellence. C’est le combat, la frustration, l’énergie brutale, qui va jusqu’au cynisme, c’est-à-dire au mépris des mœurs (« Voltaire, c’est 89 »). L’ego. Le cabotin bastonné que la hargne excite. Presque dialectique, la hideur qui renverse la hideur (Paul Valéry, reprenant Alfred de Musset, donc, prononça : « Ce sourire hideux éclaira, esquissa la ruine de maintes choses hideuses. »6). Mais rien de beau. Or, dans tous ses combats, dans toutes ses œuvres, quelle influence ont eu ses fictions, ses contes, son théâtre même ? C’est-à-dire ce qu’on étudie aujourd’hui, ce que nous faisons étudier ? Sans doute, si cette partie de l’oeuvre était toujours effectivement subversive, elle ne serait enseignée nulle part. Pire : en l’institutionnalisant par ses contes, est anesthésiée la charge subversive de son rôle politique, alors que tout le monde appelle à un nouveau 89. Ce rôle politique devient anecdotique. Son infatigable énergie politique devient anecdotique. Et sa hideur vaccine de sa subversivité.


** 

1Les quelques lignes du Dictionnaire philosophique à la vedette « beau, beauté » sont éclairantes : « Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif (…) et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau. » (p.51, Classique Garnier) On notera la modalité adverbiale toute voltairienne « souvent très relatif », à laquelle on ne peut adjoindre que l’adjectif « ironique », et qui semble une tache sur le tissu de la phrase, un manque d’hygiène, une saleté – presque un cynisme.
2Dans le même article.
3En 1767, le septuagénaire écrit dans L’Ingénu : « Les filles apprennent à sentir plus aisément que les hommes n’apprennent à penser. » (début du chaptitre 18) Affirmation d’une différence essentialiste entre la femme et l’homme qui assigne, au moins prioritairement, la sensibilité à la femme et le penser à l’homme. Du reste, si on prend, parmi les contes, Zadig, Candide et L’Ingénu, on ne peut qu’admettre la supériorité des personnages masculins sur leurs homologues féminins, la différence de traitement ne serait-ce que romanesque au désavantage des unes par rapport aux autres.
4Dans la quatrième partie de Rolla : « Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire - Voltige-t-il encor sur tes os ? »
5Il faut opposer, dans la continuité de Gérard Genette, cette « transcendance » matérielle, qui est le passage d’un état de la matière à un autre état de la matière, à une conception métaphysique de la transcendance qui nous ferait passer de la matière à quelque chose qui ne serait plus de la matière. Dans une perspective humble du matérialisme, nous admettons qu’il n’y a rien d’autre que la matière.
6Pléiade, I, p.520.

samedi 12 janvier 2019

Reliefs d'une consommation culturelle, le 10 janvier 2019


Les Destinées de Vigny. « La mort du loup ». Ce qu’on ne pouvait lire au lycée : le récit paraissait contraire (le paraît encore, dans une large mesure) à la poésie. La mort édifiante du loup avait quelque chose de trop spectaculaire, et par suite de trop facile. C’est toujours le cas. Malgré son héroïsme inutile (sympathique parce qu’inutile – bientôt dandy). Cette morale, qui hésite entre la révolte et le stoïcisme, qui se teinte d’une nuance assez originale de fait, entre en opposition avec les lamentations de Chatterton et avec ses larmoiements. « Le loup » date de 1838 (même s’il est daté de 1843), Chatterton de 1835. Contradiction qui est plus une richesse qu’une incohérence.

La séquestrée de Poitiers, d’André Gide. Les chroniques judiciaires de Gide sont peu lues, et même peu connues je crois. Drôle de retournement dans ce livre presque policier : alors qu’on condamnerait unanimement la famille de Mélanie Bastian pour l’avoir maintenue dans un tel état de dégradation (à plus de cinquante ans, considérée comme malade mentale, elle vivait nue, dans ses déjections, la fenêtre condamnée), le récit nous invite à relativiser notre premier élan pour considérer la possibilité qu’une telle situation n’a finalement rien de criminel, ou ne l’est pas nécessairement. C’est, du reste, ce qu’a jugé la cours de Poitiers. La « schizophrénie » de Mélanie Bastian (j’emploie le terme faute de mieux) offre, pendant les interrogatoires, des réponses d’un mécanisme passionnant, que Gide ne prend cependant pas la peine de retranscrire entièrement, et qu’il balaye comme n’ayant pas de sens. Dommage. La mort de sa mère, octogénaire, en prison parce qu’emprisonnée (nous dirions aujourd’hui « en garde à vue ») ne semble émouvoir personne (peut-être à cause de son caractère et de ce qu’elle a accepté de laisser faire). Il me semble cependant que c’est choquant.

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Récit de courtisane, typique du XIXe siècle. Comme un film de genre qu’on irait voir au cinéma pour se reposer. Un peu trop facile quand même. Et puis le père avait une tout autre envergure : ses sacrifices pour couvrir la campagne des Mille de Garibaldi reste un épisode qu’on ne rappelle pas assez par exemple. On comprendra pourquoi.

En cherchant un texte sérieux sur Aliénor d’Aquitaine, on tombe sur des livres d’Yvan Gorbi et de Michel Onfray. Par curiosité : La force du sexe faible. Contre-histoire de la Révolution française. Avec toutes ses bêtises, son agressivité, ses saillies de congestionné, ouvrir un livre de Michel Onfray est difficile. Sa tête ultra-médiatique est rebutante. Il nourrit plus que ceux qu’il critique le système qu’il critique. Et puis il y a sa violence, toujours très moche. Cet essai commence – c’était immanquable – par une diatribe. Contre Robespierre. Et, à partir de lui, contre Badiou, Zizek (qui a écrit – je l’ignorais – cette phrase : « Notre tâche aujourd’hui est de réinventer une terreur émancipatrice. » qui rappelle celle, bien meilleure, bien plus franche, bien plus profonde, de Guy Debord dans Potlatch : « Ce qui manque à tous ces Messieurs, c’est la Terreur ! »), un tas de morts plus ou moins connus, et bientôt tous les Arrageois qui se sont prononcés pour la création d’un musée Robespierre dans leur ville (un musée n’est pas – ou ne devrait pas l’être – nécessairement un encensement et une glorification : la musée de la Guerre à Ypres l’illustre à merveille), qui sais-je encore… Peu importe le propos de départ, tout le monde peut se prendre une salve au passage. Loin, très loin le temps de Théorie du corps amoureux où le propos n’était pas bouffi de haine grasse. Les émissions de cet été sur Jésus, interceptées au hasard des routes estivales en voiture, avaient quelque chose de comique dans ces raccourcis dont le seul raccord était l’exécration. Dommage : un peu d’humilité et plus de bienveillance auraient rendu, sinon son œuvre, du moins son action favorable. Les prises de position dans des débats érudits (ici l’implication de Robespierre dans les exactions révolutionnaires à Nantes) se fondent toujours sur des lectures hâtives d’archives qu’il présente invariablement comme « imparables », et dont il ne donne presque jamais les références précises. Il conclue à partir de dates de discours ou de lettres, et y revoie par phatèmes son lectorat (« Allez lire, vous verrez! »). Il frôle la mauvaise foi dans sa démarche, et, plus qu’autre chose, c’est déjà fatigant. On n’est à l’opposé d’un François Furet ou d’une Mona Ozouf, qui sont pourtant ses références. Les notices, enfin, sont maladroites, par cette suite assommante d’informations factuelles qui, en l’état, sont inutilisables par les néophytes.

À lire : Varlam Chalamov.

jeudi 3 janvier 2019

Reliefs de la consommation culturelle, le 30 janvier 2018

Il est impossible d’évoquer tous les produits culturels qui nous occupent l’attention, volontairement ou non, autant qu’en dire quelques mots, qui seraient comme l’ébauche d’une analyse critique, ou celle de leur « appropriation » (une partie du processus d’appropriation qui ne peut être que complexe, dans le sens de la pensée complexe, et holiste).

Aimé Césaire. Le blâme est toujours plus simple que l’éloge. Rien de plus grand qu’Aimé Césaire. Dire cela n’est rien dire. Discours sur le colonialisme, Cahier d’un retour au pays natal, Laminaire.

Ils parcourent l’Europe de Claude Bouheret. En plus de rappels précieux (les chers Nazaréens, Keats et Shelley au pied de la pyramide, les époux Browning, Théophile Gautier à Moscou…), des découvertes saisissantes : Mary Wortley Montagu, Elizabeth Craven, Margaret Power, Astolphe de Custine.

Par curiosité, parcourir les vidéos culturelles (c’est-à-dire littéraires, artistiques et historiques) sur Youtube, puisqu’il paraît que c’est le premier média du monde occidental. Peu de choses, somme toute, en français, surtout comparé à la profusion des contenus en langue anglaise. Une chaîne d’histoire parmi d’autre, au hasard, avec un documentaire d’une heure sur Clovis (le premier d’une série qui mène jusqu’à Napoléon III). Il date de 2017 mais semble d’un autre âge : reconstitutions avec décors et costumes à bas prix, montages visuels animés à partir de manuscrits, de gravures ou de tableaux, musique emphatique. Ridicule. Rien n’a changé depuis quinze ou vingt ans ? Dans un sens, c’est rassurant de voir que malgré les années qui nous ont propulsé dans le futur (Akira se passe en 2019 – dont les prospectives fascisantes en démocratie se révèlent d’une terrible justesse), nous sommes toujours dans le passé. Le propos non plus n’a pas changé : Mérovée, le roi mythique, qui a pour fils Childéric dont on conserve l’anneau qui le désigne comme roi, Clovis et Clothilde, le vase de Soissons (parabole assez pauvre de la politique mérovingienne), le baptême, les lois saliques. Drôle de sensation de faire émerger une époque profonde, où tout cela avait déjà été raconté. Mais quand ? En primaire ? Au collège ? Le récit d’une identité nationale. Les Grecs étaient autant impressionnés par les mythes de l’Iliade et de l’Odyssée, et, pendant des siècles, l’histoire romaine imprimait les esprits. Il est doux de raconter toutes ces histoires aux enfants : mieux que les fadaises de Walt Disney, les histoires (aussi précaires puissent-elle être – et ce sont même ces approximations d’une réalité qui en font tout le prix) de l’Histoire nous accompagnent jusque dans les rues quotidiennes.

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Parodie de l’autre. Un sarcasme virulent qui la réduit à un pamphlet. Qui affirme donc son impossibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? La grande Olympe de Gouges n’avait pas d’illusions sur l’espèce humaine, et encore moins sur l’ordre patriarcal. Sa virulence désabusée a quelque chose de sadien, et, d’une certaine manière, donnera Cioran. Le dessin de Catel, dans le roman graphique qui porte son nom, aux éditions Casterman (le scénario est de José-Louis Bocquet), maintenant que j’y repense, lui prête cette acerbité dans le sourire. Une face corrosive, assez éloignée du propos (des paroles qu’elle tient), qui traduit bien la tonalité de ce texte : « Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? », « rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. »

Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji, aux très belles éditions Allia. Rappelle fort Voyage au bout de la nuit de Céline. Parce que Takiji, comme Céline, puisent chez Barbusse. Céline se fera antisémite, Takiji mourra à trente ans, en 1933, torturé par la police.

Émission « La Compagnie des auteurs » (Mathieu Garrigou-Lagrange). Peu importe l’émission : la croyance dans le jugement de la postérité me semble la plus naïve, mais aussi la plus exécrable, des superstitions littéraires. Au titre qu’un auteur serait aujourd’hui tombé dans l’oubli, ou demeuré inconnu, il serait médiocrité, voire nul. Ainsi les prix Goncourt qui n’auraient pas survécu dans la mémoire littéraire publique seraient de mauvais romans. Deux choses. D’abord l’histoire littéraire, mais surtout l’histoire de l’art, sont plein d’exemples d’artistes tombés dans l’oubli, repiochés à la faveur d’un caprice, devenus superstar aujourd’hui. Ensuite, c’est encore souscrire à une valeur du jugement transcendant que de croire à la justice de la postérité. Mythe littéraire par excellence (le poète maudit sera vengé par son succès posthume). Mais entaché d’un substrat idéaliste mortifère. Le succès est le résultat d’un processus de sélection d’un système ou une institution à un moment donné : les critères de ce succès changent continuellement, aucun n’est transcendant à la relativité des structures. Ce qu’on aime aujourd’hui, on le dénigrait hier, on le dénigra encore ; ce qu’on dénigre sera de nouveau encensé. Ces volte-face sont même de plus en plus rapides : en l’espace d’une vie, on redécouvrira, méprisera et encensera de nouveau le Classicisme, le Maniérisme, le Baroque ; Caravage, Greco, Guido Reni, Anatole France, Paul Valéry, Sartre… Et il faut espérer qu’on redécouvrira enfin toutes les femmes que notre histoire littéraire aussi stupide que les institutions qui la portent dénigrent encore…

samedi 15 décembre 2018

Notes de consommation culturelle du 13 décembre 2018

Lecture d’un très bon article d’Emmanuelle Poulain-Gautret sur le roman épique Florence de Rome. Entre topoï épiques et présence d'individualités fortes.
Importance capitale de la littérature médiévale. Un autre monde, une autre mentalité – qui demande une extraction sévère de sa propre position. Malgré les études universitaires, terre sous-exploitée.
Souplesse de cette langue qui féminise facilement. Qui combine, adapte, varie sans honte.

Le Secret des Troubadours et La Clé de Rabelais de Joséphin Péladan. Édition Delphica. Qui demanderaient une plus attentive habitude pour en saisir tout l'intérêt.
Introduction d’Emmanuel Dufour-Kowalski, intéressante quant à l’inscription historique de Péladan.
J’y découvre qu’on a féminisé « peintre » en « peintresse ». Tout est possible, et j’en suis bien heureux. (Une émission de Jean-Noël Jeannenet, avec Bernard Cerquiglini, auteur de Le ministre est enceinte (et aussi de L’Invention de Nithard, qu’il faudra lire), rappelle combien il est idiot de persévérer dans le masculin de mots qui peuvent être féminisés). La morgue d'un Gérard Longuet interpellant une ministre par un "Madame LE ministre" prouve combien des gens comme lui, sénateur, ancien ministre de l'Intérieur, ne devraient pas être là, n'auraient jamais dû arriver à cette place. Si je n'énonce rien de très original, sans doute il n'est pas mauvais de le rappeler, avec une conviction calme.
Ne pas oublier, donc, Louise Abéma (1853-1927) et le cénacle des Oeillet Blancs. (tant de choses à se rappeler, et surtout sur ce sujet auquel il faudra aussi consacrer le temps nécessaire).
Richard Khaïtzine. Un rosicrucien sans doute aussi, mystique professionnel, spécialiste de Raymond Lulle et Albert le Grand. Drôles d'énergumènes. Sans grand intérêt à vrai dire. Me font penser à ces auteurs de la littérature "pop" qui publient des réflexions érudites, mais totalement idiotes, et vides, et pernicieuses même quant aux conséquences sociales (l'industrie culturelle toujours...) qui ont pignon sur rue, qu'on encense, qu'on vend si bien, et qui sont si fiers de leur profondeur de miroir.
Plus sympathiques, les obscurs et les mages du XIXe siècle, Aloysius Bertrand, ou Eliphas Levi qui est l’aïeul d’Olivier Cadiot (m’a-t-il appris quand je le rencontrai à Cambridge lors d’une lecture).

mercredi 12 décembre 2018

Note de consommation culturelle du 12 décembre 2018

Entrepris la lecture de Il Capitano di lungo corso di Robert Bazlen, acquis cet été à Trieste. Fable à l’italienne, forte. Rappelle Italo Calvino (dont Martin Rueff vient de retraduire la trilogie I nostri antenati – je ne sais pas pourquoi il ne s’est pas attaqué plutôt à Gadda). Roman à l’état de notes.
Lecture des lettres éditoriales aussi : dommage que l’édition d’Adelphi n’en présente qu’une sélection. Quelques bonnes intuitions, mais la plupart du temps, il faut bien avouer qu’il est pétri de préjugés. L’ampleur de l’incompréhension de Bataille est toujours aussi saisissante. Ce n’est pas la seule. Doit nous interroger, bien sûr, sur nos propres jugements, mais surtout sur tout jugement.

Lecture des œuvres d’Adam de la Halle (dans le texte le plus possible). Plaisir franc.

L’Histoire des Etrusques de Jean-Marc Irollo. Sur la tablette : la lecture papier serait plus agréable.

L’ère du soupçon de Sarraute. Comme un retour sur les bancs de la fac. Impression à dépasser.

Le début de Putain, assez décevant. Il faudrait pousser, mais rien que le sujet m’horripile. Peut-être faudrait-il mieux rentrer dans l’oeuvre d’Arcan avec Folle ?

Il faudrait peut-être que je cite aussi les émissions, au du moins les sujets d’émission que j’écoute durant les longues heures quotidiennes de voiture. Mais, à vrai dire, je ne sais pas ce que j’en retire. Les résumer les fixerait.

La restitution des manuscrits à l’Islande par le Danemark en 1971. De la collection d’Árni Magnússon, le Livre du roi je crois et un codex. Les noms m’échappent.

Sur Michel Foucault et La folie à l’âge classique.
Tout devrait être lu de Foucault ; lu et étudié. D’une intelligence infinie. D'une méthode impeccable.

Sur le Japon et son nationalisme. Qu’en ai-je retenu ? Cela m’a juste rappelé le sanctuaire Yasukuni. Vivre au Japon...

Une émission sur l’homme de Néandertal où l'on remet en question, notamment, l’Afrique comme « berceau de l’humanité ». On ne peut que multiplier les conjectures sur l’apparition de l’humain sur Terre, comme sur l’apparition de l’écriture : l’émergence de multiples foyers, et comme une apparition diffuse, simultanée, parallèle au moins, est celle qui plaît le plus, mais elle n’a rien de prouvé, et ne le sera sans doute pas avant longtemps.

Sur Orban, la Hongrie et le nationalisme européen. (Dans l'émission de Christine Ockrent, qu'Hervé Guibert nous apprend avoir été la "chouchou" de Michel Foucault...!). La volonté de transformer l'Europe par l'intérieur, après avoir voulu en sortir. La mise au plus mal de la vision internationaliste qui devrait être redéfinie. Pourquoi si peu de vitalité dans la pensée émancipatrice, alors que les courants fascisants sont si dynamiques ? Le capitalisme, qu'on croyait attaché à la démocratie, est en fait germinalement défini par le totalitarisme, ou le fascisme (ces termes seraient à redéfinir aussi). A noter aussi, cette histoire stupéfiante de Jarosław Kaczyński qui a remplacé son frère jumeau, assassiné semble-t-il par les Russes en 2010 (Lech Kaczyńsk), dirigeant de facto actuellement la Pologne (même s'il n'est pas le président officiel), dans un rapprochement avec les assassins de son frère !
Sur Edgar Poe. Sa vie, la vision induite par Baudelaire qu’on en a.
Sur Venise, les Tiepolo père et fils.
Sur les Nadar, dont la brouille familiale.
Sur Schiele dont les paysages ont inspiré Hundertwasser, ce que je ne m’étais, je crois, jamais formulé (mais j’ai peut-être oublié).

Et puis il y a eu le cours à préparer sur l’art médiéval : Byzance, les Mérovingiens, l’art carolingien, l’art roman, l’art gothique. Pour en finir avec l'idée que le Moyen-Âge est l'âge de l'obscurantisme.

dimanche 25 novembre 2018

Note de consommation culturelle (25 nov 18)

Continué à lire, hier, Prismes d’Adorno. Le premier article « Critique de la culture et de la société » est sans doute un des textes les plus éclairants sur la situation européenne contemporaine. « Splengler après le déclin » est non moins passionnant. Mais j’en dirai autre chose ailleurs.



Ai continué, hier aussi, Daoud Kamel. Pénible.



Pour ne pas rester sur cette mauvaise impression, j’ai lu, avant de sombrer, L’Art d’aimer de Pierre-Joseph Bernard. Poète du XVIIIe obscur. C’est léger mais pas vide.

Je me renseigne. Voltaire, sans ironie peut-être (ce qui paraît tout de même douteux), qui l’aimait bien, dit-on, lui donna le surnom de Gentil-Bernard qui lui vaut presque de pseudonyme. Après une jeunesse modeste, entre guerre et rimailles, il devint riche et s’abandonna, lis-je, à la bonne chère. À tel point qu’il en devînt gâteux et en mourut. Belle destinée.



Avant cela, j’ai regardé Come back Africa de Lionel Rogosin.

Un de ces films dont on se dit que tout le monde devrait le voir.

Un peu comme Storia d’amore e d’anarchia de Lina Wertmüller (à moins qu’on ne le souhaite que pour nos amis), ou encore la plupart des films de Fassbinder (on voudrait que tout le monde – nos amis – voit Berlin Alexanderplatz). Et d’autres qu’il est difficile de mobiliser sur l’instant.

En tout cas, c’est pour cette raison qu’il me tient à cœur de le citer dans ce journal qui devait porter, originellement, sur mes lectures, mais que je sens devoir porter sur toutes les formes de création qui m’occupent, ou, s’il faut le dire avec les termes de la société, toutes les productions « culturelles » qui me parviennent.
Je pense au livre de Martin Rueff, Michel Deguy, situation d'un poète lyrique à l'apogée du capitalisme culturel. Tout le problème est là. Décortiqué chez Adorno.



Ainsi, il faudrait aussi que j’évoque toute la musique que j’écoute. Mais n’est-ce pas alors tomber dans le vice ou la névrose de la volonté de complétude ? Qui s’ouvre comme un gouffre et un grand vide ?

Charpentier.

Mais surtout Berio. Les sequenze de Berio. Dont fut proche Amelia Rosselli. Oubliées depuis quinze ans peut-être. Comment ai-je pu oublier cela ? Qu’as-tu fait de ta jeunesse si tu as oublié cela ?

Et puis, dans la foulée d’une écoute hasardeuse, les Folk Songs (si connues), puis John Cage (In a landscape, morceau trop doucereux).

Je vois défiler des noms d'une vie engouffrée. Schnittke. Découvert en butinant par hasard dans le bac de la musique contemporaine d'une médiathèque – avant Internet. Schnittke qui enfonçait dans la nuit la plus noire. Sans oser le réécouter, quinze, dix-sept ans plus tard. Je n’aimais pas beaucoup les cordes, les violons. Et pourtant j’y revenais, comme pour mieux comprendre pourquoi je n’aimais pas cela, ou plutôt pourquoi, malgré cette irritation, j’aimais cela. D’une certaine manière, c’est la même chose quand on se sent proche de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on croise peu, mais régulièrement : il y a nécessairement une raison qui pourrait être analysée, mais on a beau se concentrer, cela nous échappe. Ou l’ensemble des causes est si foisonnant que l’effet balaye la raison qui s’efface derrière une impression large et prenante. La vague qui déborde la digue. Et même si ma capacité d’analyse était plus puissante, et que je pouvais analyser à la fois les particularités et l’ensemble, l’effet serait toujours sur moi le même. Il est triste d’entendre dire que l’analyse tue l’effet. Et peut-être même est-ce erroné : autre chose vient tuer l’effet. L’ennui. Ou plutôt la superficialité de la fascination première. On peut savoir jouer son morceau préféré, le comprendre, et en être toujours fasciné. C’est même une fois épuisées toutes les formes de l’appropriation que la fascination prend toute son ampleur. Au bout de la raison.

samedi 24 novembre 2018

Notes de consommation culturelle (24 nov 18)

Le Promontoire d’Henri Thomas.
Un envoûtement. Un poison lent. Une fascination du lieu précis. La foule indifférenciée, indénombrable des habitants de Lormia, à part quelques noms.
Des personnages forts, beaux, profonds.
Une écriture fouillante.
On voudrait en parler, mais on n’a rien à en dire : il faut le relire – ou simplement le garder par devers soi. Et, à l’occasion, le conseiller.

La Rue est un rêve de Claude Pélieu (Beat Generation).
Beau titre.
Foisonnant.
Cherche la belle image moderne. Cherche à renouveler le geste rimbaldien – son élan.
Le Journal-poème a quelque chose d’un peu lassant à cause de l’énumération fade. Malgré les éclairs.

Dix ans d’Action Directe de Jean-Marc Rouillan.
C’est la rencontre avec l’activiste au local de la CNT vendredi dernier qui a donné envie de lire son témoignage. Ai commencé hier, repris ce matin.
Bonne introduction par Thierry Discepolo.
Rhétorique un peu trop marquée par un vocabulaire consacré. Mais qui n’est pas tributaire d’un vocabulaire consacré ? Le propos, qui se veut ostensiblement cohérent, l’est. Pragmatique. Incisif. Bouleversant même.
Il y a longtemps sans doute qu’un ouvrage de cette importance n’a pas été publié : un témoignage d’un des principaux acteurs des mouvances radicales des années 70 et 80.
Malheureusement le silence qui lui a été imposé (Jean-Marc Rouillan a été renvoyé en prison dans les années 2000 pour une simple interview) a contribué à ce qui était recherché par là : l’étouffement des voix révolutionnaires, au profit de partis et d’organismes de compromission qui, bon gré mal gré, ont entériné un état de choses qui n’aurait pas dû avoir lieu.
Certainement ce livre portera ses fruits.

Journal d’un critique d’art désabusé de Michel Ragon.
Ce journal commence en 2009. On y rencontre les plus grands noms de l’art contemporain, surtout d’hier. Intérêt scolaire : rappelle des noms oubliés, donne vie à des noms mal connus, nourrit nos connaissances anecdotiques. Mais, pour l’instant (je l’ai commencé hier aussi), rien de saisissant. Réflexions éculées et convenues, aucune conscience socio-politique et « artisticonomique ». Mais peut-être cela va-t-il évoluer.

Meursault, Contre-enquête, de Daoud Kamel.
Ai commencé le livre de Daoud Kamel tout à l’heure. Le finirai sans doute dans la journée, ou d’ici mardi.
Le premier chapitre un peu confus. Comme une suite de fragments mal cousus.
Se concentre beaucoup sur le style de Camus. Le sien, à part dans quelques passages étranges (celui sur la ville lubrique, où une figure de vieille prostituée côtoie une énumération d’arbres - mais Daoud Kamel est passablement salace, qui a publié tout récemment un livre sur Picasso), est assez rebutant. Une oralité maladroite. Peut-être que cette première impression s’estompera au fil du livre.
Toutefois, l’idée de réhabiliter « l’Arabe » est bonne. Pédagogiquement.

mercredi 3 août 2016

Notes à partir de "Si ceci est un homme" de Primo Levi sur les camps de concentration

Note A : « Si celui-ci est un homme »

Se questo è un uomo pose d'emblée, dans son titre même, le problème de la possibilité de la communication. Le titre avait été choisi par le premier éditeur, Franco Antonecilli, mais Primo Levi se l'est rapidement approprié (donnant le titre I Sommersi e i salvati, en français Les naufragés et les rescapés à un essai beaucoup plus tardif). À qui peut bien s'adresser un tel livre ? Pour qui Primo Levi l'a-t-il écrit ? Certes, il n'avait pas le choix : il savait qu'il ne serait lu, potentiellement, que par ceux qui ont survécu et par ceux qui savent lire. Mais est-ce à eux qu'il voulait s'adresser ? Savait-il même à qui il voulait s'adresser ? Souvent la nécessité, l'impératif, l'obligation primaire et vitale de l'écriture ignorent sauvagement le destinataire. C'est une tache aveugle au fond de la nuit. Qui pourrait soutenir un tel discours ? Une telle conversation ? Primo Levi s'adresse à nous autant qu'aux Nazis (que nous pourrions être), autant qu'à ses compagnons d'infortune (que nous pourrions être), autant qu'à lui-même, dans une tentative désespérée, mais sans aucun doute utile, de « résilience ». 

Se questo è un uomo. Il semblerait qu'en français nous ayons sacrifié à la simplification actuelle du langage un sens (un ensemble de sens) beaucoup plus complexe. On n'entend pas, avec Si c'est un homme, le démonstratif, presque péjoratif « questo ». L'élision dans le « c' », même si elle peut rendre, à tendre l'oreille, une certaine ambiguïté contenue dans le questo italien, perd en poids et en pesanteur. La sublimation n'est que rarement intéressante. Dans ce livre limite écrit à 26, 27 ou 28 ans, il y a une haine profonde, en apparence froide, mais bel et bien magmatique, de tout ce qui peut entraîner cette « démolition d'un homme », de tout ce qui peut amener la constitution d'un « Campo di annientamento », un « Camp d'anéantissement » (la majuscule est de Levi). 

Ce livre est la haine de tout système. Et si le système actuel le tolère, c'est qu'il est à la fois perdu dans la masse des autres produits (le produit livre), qu'il en perd du coup son évidence, et qu'il est soutenu et légitimé par l'Histoire, et ceux qui l'ont vécue, en premier lieu desquels les Juifs. Mais ce livre reste tout de même une zone d'ombre, et comme clandestin. Qui le lit entièrement ne pourra ignorer la charge extrême qu'il contient. En fait, c'est aussi cette tension extrême de sa charge qui le rend, de manière presque contradictoire, inoffensif : ce qui est passé est passé, et on répète à l'envi : « plus jamais ça ! », plus jamais de camps de concentration et de génocides... Comme s'il n'y en avait pas continuellement, et aujourd'hui au moins autant qu'hier. 

Rejeté dans la mémoire et la commémoration, c'est-à-dire dans l'institution et le système (un système qui paraît autre, mais qui ne l'est pas vraiment) qu'il vomit, le livre bave et écume au seuil seulement de quelques tristes lecteurs et lectrices (les Sad few).

Se questo è un uomo : Si ceci est un homme. À la rigueur : Si celui-ci est un homme.

Cette chose-là, cette matière-là, pour un bref moment constitué en organisme plus ou moins fini. Cette chose-là, ce n'est pas seulement le Häftlingue, le Juif, le déporté, la chair à canon devenue chair à travail, et rebut, mais c'est aussi le civil, le fonctionnaire, le SS, et au final, ce questo est tout le monde.

*

Note B : Les camps actuels et quotidiens de concentration

Certainement, nous n'avons pas compris, nous ne voulons pas comprendre tout ce que manifestent les camps de concentration.

Nous n'avons pas pris en compte tout ce qu'exposa la constitution de camps de concentration. C'est-à-dire que nous n'avons pas voulu comprendre ce qu'ils remettaient en cause de la société occidentale. Ou peut-être n'était-ce (et n'est-ce) pas encore possible d'en tirer toutes les conséquences. Puisque, d'une manière ou d'une autre, c'est bien la société occidentale – la société dans laquelle nous vivons depuis des millénaires et dans laquelle nous vivrons encore des millénaires (au-delà des fantasmes puérils de « fin de civilisation ») – qui a permis les camps de concentration. Nous les nommerons, en suivant Primo Levi (et l'italien), Lager. Car, comme il le dit, les mots qui existent dans notre langue n'ont pas la capacité de signifier la chose que nous voulons qu'ils désignent. Lager, camp. Campo di annientamento,camp d'extermination.

S'il n'est pas possible de tirer toutes les conséquences de la réalité, pas encore si lointaine, des Lager, c'est justement parce qu'ils sont issus de notre propre société, peut-être même de notre propre civilisation, celle que nous désignerons par commodité « la civilisation européenne » (les pays industrialisés de l'hémisphère nord) et qui domineactuellement la plus grande partie du monde 
.
Il est possible d'édicter des faits et de distinguer des causes, comme on peut le lire dans des ouvrages spécialisés. Quantifier, classifier, interpréter. Mais cette rationalisation ne se révèle au fond qu'un minutieux processus d'exorcisme et de conjuration. La volonté de maintien de quelques privilégiés, par le moyen de la production (économie), et l'idée de progrès qui en découle (culture), venant légitimer la hiérarchie elle-même (politique). Les camps de concentration s'inscrivent dans la continuité d'une réalité plus terrible encore (s'il est décent de hiérarchiser l'horreur) de ce qu'on appelle La Traite des Noirs ou Traite négrière. Rien n'a changé, et il est certain comme un mécanisme d'horloge, qu'un phénomène analogue, dans les mêmes proportions, se produise encore (comme il s'en produit tous les jours, dans des proportions moindres, mais dans une intensité d'horreur égale).

C'est ainsi que nous comprenons aussi la formule d'Hannah Arendt, devenue canonique, de « banalité du mal ». Loin de toute superstition, il n'y a pas de métaphysique du mal (comme il n'y en a pas non plus, donc, du bien).

L'organisation du lager, que présente Primo Levi (et dont on trouvera des variantes ailleurs), si elle est différente de celle de la société civile, ne l'est pas par nature, mais plutôt par intensité. On pourrait dire que là comme ici, cette organisation se caractérise par des « tendances » plus que par ses « principes », puisque ces principes, ces règles (surtout des interdits), sont nécessairement pratiquées, sont transformées par l'usage. Seulement, dans les camps, les données (la déportation, le tri entre femmes et hommes, entre utiles et inutiles, les privations, les pénuries quotidiennes, etc) exacerbaient ce qui a cours avec plus de légèreté dans la vie civile. Ainsi, se vérifie ici, comme là, l'axiome : « a chi ha, sarà dato ; a chi non ha, a quello sarà tolto », dans cette concision que peut avoir l'italien et qu'il est difficile de rendre en français. Celui qui a, aura ; celui qui n'a pas, aura encore moins. À qui n'a, à celui-là on retirera.Adage qui se décline de mille manières, qui peut se vérifier quotidiennement.

Mais ce n'est pas encore sur cela qu'on n'insiste pas assez. C'est sur la structure en soi. Sur la structure en tant que telle, dans sa fonction sociale. 

Deux choses. Premièrement, la structure est nécessaire, puisqu'elle ne peut pas ne pas exister. Elle s'impose d'elle-même à partir du moment où plusieurs individus se sont réunis. Ce n'est pas un devoir moral, ce n'est pas une « vérité objective », c'est une donnée biologique observable, comme chez d'autres espèces, chez l'homo sapiens sapiens. Deuxièmement, en vertu même de cette nécessité mécaniste (biologique), avoir foi en cette structure est la première étape de tout fascisme (compris dans un sens politique très large). Avoir foi est une des premières (dans la construction historique autant que dans l'ordre d'importance) conditions à la fascisation de la société (et sur cela, il aurait beaucoup à dire).

Il est difficile d'échapper à l'injonction morale. Les pathosformeln du langage nous y poussent mécaniquement. Notre propos n'est pas moral. Nous ne pouvons pas appeler chacun à prendre conscience de l'absurdité de la structure sociale, et du danger que constitue la foi en cette structure. Non pas par posture intellectuelle (« moi, je refuse de juger autrui, qui suis-je pour le faire ? » etc.), mais parce qu'il serait tout aussi ridicule de croire que « mon » injonction puisse avoir un poids sur la conscience d'autrui. 

On serait tenté de qualifier cette illusion denaïveté imbécile, et de la balayer avec mépris. Mais ce serait se décourager face au nœud du problème : c'est justement cette illusion de l'injonction individuelle qui fait croire au pouvoir magique du groupe. Qui fait croire que les choses peuvent aller mieux en le voulant très fort. Vouloir, c'est laisser empirer.Oui, nous sommes ici dans le domaine de la magie : puisqu'il est question d'une volonté (individuelle qui se veut commune) qui changera d'elle-même l'ordre des choses, qui transformera la matière par le seul Verbe. D'une part, c'est qu'on confond la fonction performative de la langue, et l'effort manuel. D'autre part,c'est qu'on ignore – ou qu'on refuse – le « mécanisme » de l'humanité. 

La langue est toujours performative. C'est-à-dire que ce qui est dit a un effet concret et direct sur la réalité. Mais cet effet ne peut pas transformer la matière elle-même : monuments, livres, institutions (les institutions sont rendues concrètes par des bureaux, des uniformes, etc). La langue transforme des rapports, des idées, des représentations, des comportements. Mais la matière reste l’œuvre du manuel. La langue est performative, mais elle n'est pas omnipotente.

Pour ce qui est du mécanisme de l'humanité, la question peut se poser de plusieurs manières. Mais nous ne l'aborderont ici que par la problématique de la « volonté ». Il y a une différence entre la volonté individuelle, la volonté de groupe, la volonté collective. Mais, à tous les niveaux, la volonté est le résultat d'une ensemble tellement riche et complexe qu'elle est rationnellement impensable. La volonté est inquantifiable et inobservable. C'est sa nature changeante qui la rend fuyante. C'est un mécanisme, mais un mécanisme dont les rouages se modifient incessamment (cette vision mécaniste du monde redéfinirait donc un matérialisme complexe, selon une méthodologie proche de « La pensée complexe » d'Edgar Morin).

C'est cette réalité mécanique instable et changeante que ne peuvent accepter l'institution et ses représentants. Elle impliquerait un turn-over rapide, un stizzicati des instances dirigeantes. Elle impliquerait sans doute, in fine, une répartition des richesses plus égale entre les citoyens, par le fait même d'une rotation plus intense des fonctions publiques.

Mais laissons là pour l'instant ces spéculations politiques.
La structure (institutionnelle, mentale, etc) est là, et il faut faire avec. Mais s'appliquer à la faire fonctionner parce qu'elle « doit » fonctionner, la maintenir parce qu'elle « doit » se maintenir, c'est toucher au point commun entre technocratie et fascisme. Elle ne repose sur rien, et ne peut se légitimer qu'elle-même, dans un solipsisme et une tautologie aporétiques (qu'on pense au mathématicien Gödel). Celles et ceux qui agissent pour la maintenir à tout prix, coûte que coûte, participent à la pire des oppressions (ce sont les « salauds » sartriens).

La banalité du mal stipule que les pires atrocités commises dans les camps de concentration auraient pu être commises par n'importe qui d'entre nous. Elles peuvent être encore commises par nous. Et, malheureusement, elles le sont. Primo Levi ne dit pas autre chose. Le vol, l'égoïsme, la domination, la volonté d'anéantissement de l'autre, étaient encouragés par les détenus eux-mêmes, par les premiers qui en souffraient. Celle ou celui qui agit au sein de sa structure laborieusecontre quelqu'un, contre une ou un de ses collègues, un pair, un compagnon, voire même un ami, mais aussi contre un étranger, un migrant, qu'il soit faible ou fort, bénéfique ou nocif,sympathique ou clairement adversaire, est dans la même position que le Kapos, le Kommander, le Prominenten. Si la norme n'est pas de mourir pour un oui ou pour un non, ou par pur hasard, cette manière de souffrir et de mourir, dans notre société quotidienne, n'est pas non plus tout à fait marginale. 

Mais les gens préfèrent de toute façon ignorer tout cela : la torsion mentale de déformation des images (images-temps, images-mouvements – idées reçus – pathosformeln) qui est nécessaire pour simplement se poser la question entraînerait déjà de facto une révolution sociale, civique, politique (mais nous effleurons ici la spéculation inutile).

*
Note C : La soumission contre contre-don

En continuant à suivre Primo Levi, nous opposons société « civile » et société « concentrationnaire ».

Pourquoi dans la société civile, ceux qui ont le plus consacrent une partie de leur temps et de leurs ressources à ceux qui ont le moins ?
Qu'on ne se fourvoie pas, rien ne changera : ceux qui ont plus auront toujours plus, ceux qui ont moins auront toujours moins. Ce n'est pas par altruisme, ou par philanthropie, comme on le prétend, que ceux qui ont le plus donnent une infime partie de ce qu'ils ont (comme les Anciens versaient quelques gouttes de leur calice au sol en guise de libation ; nous sommes dans une « part des anges »). Ils pourront le croire, peu importe. Tout le monde pourra le croire à un moment ou un autre, quand les circonstances particulières sembleront en effet le confirmer. Que la conscience même de ces gens, à ces moments-là, soient en accord avec leurs actes (mais ce pourrait encore être une profonde mauvaise foi : le besoin de laver en face d'un moi social sa propre conscience) ne change rien au mécanisme : ce mécanisme est définitivement une échelle inhumaine. Ces circonstances particulières rentrent dans un ensemble général. Qu'on se le dise : c'est (au-delà de la conscience et de l'inconscience, de la volonté et de la mauvaise foi) le moyen mécanique, impensé, impensable, nécessaire, de préserver et de conserver une position dominante. Et cette position dominante, il faudrait être fou pour l'abandonner, aussi fou que de se couper les deux bras, les deux jambes, la verge ou de se crever les deux yeux.
Quand le possesseur concède un peu de ce qu'il a, en reprenant le vocabulaire de Mauss, il accomplit un don. Tout don réclame un contre-don. Quel est ce contre-don ? Le contre-don est le respect du pacte de non-agression du dominant par le dominé, de non-volonté de changement de l'ordre des choses. Comme dans tout échange social, les modalités de la transaction ne sont pas conscients, du moins au moment de son opération. Mais elles répondent à un protocole complexe élaboré au fil du temps (des millénaires de « civilisation indo-européenne »). C'est ainsi en tout cas que l'on peut expliquer la docilité des dominés, leur passivité, leur abnégation (outre que l'abrutissement préserve l'abrutissement).

Ce n'est pas une position éthique que l'on veut tenir ici, ni même porter un jugement, c'est une observation anthropologique autour de l'échange, du don. Ce n'est pas non plus parce qu'on voudrait se tenir nous-même au-delà du bien et du mal, qu'on pâtirait de notre vanité, de notre fatuité à juger l'autre ou simplement ses actes, qu'on voudrait se draper d'un lin blanc et de probité. On pourra se tromper sur les analyses, sur les détails, etc, mais cela n'aura pas vraiment d'importance, car une réflexion plus rigoureuse n'aura certainement pas d'avantage d'impact sur l'ordre des choses.

*
Note D : De la lecture

La question, enfin, qui se pose avec l'ouvrage de Primo Levi (Se questo è un uomo, mais aussi avec La Tregua qui est le récit du retour), n'est pas « pourquoi lire des livres ? », mais plutôt : « Comment lire des livres ? »

Il suffit de taper sur Internet le titre d'un ouvrage, de préférence classique, pour ne tomber que sur des fiches de lecture scolaires, ou des études universitaires inutiles. Aujourd'hui c'est cela lire un livre. On lit des livres par utilité sociale. Or il ne faudrait peut-être jamais rien faire par utilité sociale, la société s'en porterait sans doute mieux.

On voudrait finir sur une touche optimiste ou joyeuse, mais ce serait d'une bêtise crasse : en refermant Se questo è un uomo, en sortant dans la rue, en regardant Internet, en lisant le journal, en écoutant les nouvelles, ou ses voisins, en observant la police, on ne voit plus que « ça » : la tentation banale du fascisme et, pour reprendre – en en déformant quelque peu le sens – le titre d'Arendt : la banalité du mal.

Lire ne rend pas souvent plus joyeux (être joyeux pour être joyeux est un mensonge dont se repentissent celles et ceux qui le soutiennent). Lire pour lire n'a pas plus d'intérêt que s'adonner à la philatélie, au tuning automobile, ou que repeindre chaque jour la plinthe derrière l'armoire de sa chambre à coucher. Rien de méprisant là-dedans : mais qu'on arrête de participer à l'oppression par la culture. Un livre ne donne pas envie d'en ouvrir un autre, mais bien au contrairede ne plus en ouvrir – au moins le temps d'une mue, d'une mutation, d'un mutisme.

Qu'on nous épargne les jugements hâtifs et simplets de « pessimisme » et de « nihilisme » (même emballés « à la Schopenhauer » que peu ont vraiment lu) : laissons de côté nos études, notre travail, notre roman à la mode, et lisons Se questo è un uomo. On ne peut finir alors que sur deux extrémités. La première estqu'il est impossible de parler pour celles et ceux qui ont fait l'expérience des camps, tout comme on ne peut pas réellement comprendre ce qui y a été vécu (« Noi sappiamo che in questo difficilmente saremo compresi, ed è bene così sia »). La seconde est que rien de volontaire ne pourra « améliorer » l'humanité. Elle est lancée sur un plan incliné.

Mais nous avons en revanche un impact direct, concret, efficace, sur des situations. Résistance, silence, abandon. C'est, dans Se questo è un uomo(plus que chez Nietzsche), l'ultimo, – le « dernier des hommes ».