mercredi 25 mars 2015

Notes sur la poésie orale ("spoken words" & "slam")

à l'occasion d'une soirée « Open Mic / Spoken words »
à L'Albany (Deptford, London)

par le collectif Chill Pill (le 19 mars)

                 Il y a une limite subtile entre la poésie récitée, et donc spectaculaire, et le spectaculaire-poésie (le Spectacle qui s'exprime sous la forme « poésie »). La récitation poétique (qui a toujours existé) se double aujourd'hui d'une exigence de performance scénique qui, encore une fois, profite et souffre de toute l'ambivalence de la manifestation contestatrice récupérée (sabotée) par les moyens mêmes de cette manifestation : la catharsis spectaculaire.
                      Le problème peut être exprimé de manière plus étroite : l'art est-il un moyen de résister (« résister et créer ») ou est-il le simple reflet d'une société, sans réel potentiel subversif : la subversion artistique ne serait que la reconnaissance par le système de ce qui le critique, le rendant du même coup inoffensif.
                     La subversion efficace ne peut être comprise par le système spectaculaire. Hélas, du même coup, elle échappe à la presque totalité des gens, même de ceux qui ont des capacités analytiques et interprétatives exceptionnelles. Je ne veux pas dire qu'il existe des borgnes au pays des aveugles, et encore moins des « élus ». Le génie (artistique, politique) n'est pas un type individualisé mais une cristallisation d'une époque (d'une structure socio-culturelle). Je voudrais plutôt dire que la force subversive échappe à l'individualité consciente. Ce qui est subversif aujourd'hui n'est pas visible : comme on ne sent pas le mouvement des plaques tectoniques avant un séisme. On ne peut le constater qu'après-coup, et encore, sans jamais en comprendre tout à fait les tenants et les aboutissants. Nous évoluons dans un ensemble expérimental d'interprétations.
                     Pour en revenir à la poésie orale, ce qui est sûr, c'est que cette forme scénique de la récitation poétique répond tout à fait à notre époque, et de manière bien plus intéressante que la poésie écrite pour être lue silencieusement. Ce sont des manifestations de groupe, riches en émotions et cathartiques. À coup sûr le slam (entendons par là toute représentation jouée d'une récitation poétique), les « spoken words », etc, sont la face actuelle de la poésie et sûrement celle dont on se souviendra à l'avenir.
En tout cas c'est ce que je ne peux m'empêcher de penser quand je me souviens de la soirée « Spoken words / Open Mic » organisée par le collectif Chill Pill à l'Albany Center (Deptford, London).

                   Le show est bien rôdé : la salle est configurée comme un petit cabaret, avec des tables rondes ici et là, un bon Dj (Mista Gee) qui a préparé ses petites transitions musicales, et une charmante présentatrice, très énergique et amusante, qui a gagné il y a huit ans un concours de slam qui lui a permis de se faire un petit nom. On a même le droit à un petit jeu littéraire (la date de publication d'une poésie de Sylvia Plath... enfin, celle du recueil, pas celle de la première publication en revue...) ainsi qu'à un final dansant avec la talentueuse Deanna Rodger. Bon, à vrai dire, c'est un peu trop tout cela : on en vient à s'interroger sur les motivations de quelques (souvent jeunes) talents qui s'exhibent pour £7 devant un parterre conquis (ou presque). Il faut bien gagner de l'argent, on est tous dans le même sac. Mais l'ambiance est bonne et le public prend assez facilement la parole. Et je me sens presque injuste en écrivant ici que cette crème de divertissement sympathique a quelque chose qui finit par sonner creux.


                  Pour ce qui est des prestations, la qualité scénique était presque à chaque fois exceptionnelle. Notamment en ce qui concerne les membres du collectif dont on ne peut qu'admirer le talent et la prestance. Tous – et Pete The Temp le premier.
                 Qu'on aime ou non le propos, peu importe (on sait du reste à quel point les jugements qualitatifs sur les discours sont subjectifs et vains). On touche ici à quelque chose dont il est difficile de parler sans utiliser des références qui fausseront nécessairement notre propos.  Tant pis : ce ne sont plus des « poètes » qu'on entend, mais entrés en transe (la transe légère ou contrôlée de la récitation, mais une transe quand même), ils deviennent des shamans, ou quelque chose comme des ensorceleurs. Pete The Temp, dont l'aisance et la technique sont poussées à leurs paroxysmes, semble sortir de lui-même, intouchable, possédé, vidé de son moi et comme nous aspirant dans un vortex où il n'y plus que de l'énergie colorée (les mots émis à cette vitesse ont une valeur chromatique bien plus que sémantique).
                  À chaque fois que j'assiste à une représentation de cette qualité, je me rends compte que cette forme d'expression n'a pas d'équivalents. Ce n'est pas quelque chose qu'on retrouve au théâtre ou au cinéma. Ce n'est pas quelque chose qu'on voit tous les jours, ce n'est pas quelque chose qui a le même impact en vidéo. Et sans aucun doute c'est de la poésie. Ce serait idiot d'affirmer que c'est un retour à l'essence poétique, ou aux origines de la poésie, la poésie chantée des aèdes puis celle des troubadours. Non seulement parce que pour les premiers nous avons très peu de certitudes, pour les seconds beaucoup de préjugés, mais surtout parce que la forme spectaculaire des poètes-performeurs aujourd'hui est induite par la société dans laquelle elle prend forme et qui n'a plus rien à voir avec celles des aèdes ou des troubadours. C'est la société du spectacle, la société de la marchandise, c'est-à-dire la société des faux-semblants et des glissements incessants de représentations.

                      Et c'est peut-être là que le bât blesse : cette société des faux-semblants s'appuie fondamentalement sur des représentations. On ne rentrera pas dans les détails ici : il nous suffira d'indiquer que construire une critique sur la représentation (théâtrale, visuelle, télévisuelle) est une construction vaine – ou pire, qui joue le jeu de ce qu'on critique (c'est le grand drame surtout de ceux qui sont attachés au théâtre...), et cela parce que la représentation est non seulement permise (rendue possible légalement et, dans la quasi totalité des cas, financièrement) par le(s) pouvoirs(s), mais qu'en plus elle est encouragée : manipulation, attentisme, infatuation, on n'en finirait pas d'analyser ses incidences en chacun de nous.
                  Contre la « représentation », on posera la « présentation ». Et comment s'en tient-on à la « présentation » ? En évacuant tous les cadres structurels de la performance (l'heure, le lieu, l'institution d'accueil, etc). Et c'est en cela que cette soirée particulière à l'Albany, aussi intéressante et riche fut-elle, n'a pas dépassé le stade de la auto-satisfaction bourgeoise.

Quelques mots sur la poésie silencieuse

                      Les « mots parlés » (« spoken words ») s'opposent aux « mots » lus, aux mots tus. « Écrire c'est entendre la voix perdue » (Quignard). Autant l'épanouissement de la poésie orale est une manne nouvelle, autant la poésie écrite ne sera jamais surannée. Il y a une intériorité de la poésie (de l'écriture) qui est indéniable et trophique. Une intimité du silence qui est une extase aussi profonde, plus profonde même pour beaucoup d'entre nous, que cette transe publique. Il y a la nudité de la foule, et la révélation dans l'obscurité.
                        Et il est certain que quand elle est lue ou parlée, la poésie doit l'être avec brio. Et rares sont les poètes capables de lire leurs poèmes, autant qu'il est rare qu'un poète soit aussi peintre, qu'un musicien soit compositeur.